Poètes, levez-vous ! 


Par Sarah Authesserre 

Reprise du spectacle « Cri & Co » d’après le recueil éponyme de Christophe Macquet, dans le cadre d’une programmation En compagnie des Barbares, à la Cave Poésie-René Gouzenne.

Comment de la poésie faire « spectacle » ? Comment donner vie à des mots couchés sur des pages ? Comment les libérer ? Comment incarner la poésie expérimentale de Christophe Macquet, poète-voyageur et polyglotte dont le recueil « Cri & Co »* sert de matériau au spectacle du même nom, mis en scène par Sarah Freynet ? Par un voyage poétique dont les guides sont deux clowns : Karine Monneau et Denis Lagrâce. Un voyage cocasse à travers la poésie classique, contemporaine, sonore, dadaïste, surréaliste, où corps et organe vocal sont fortement engagés.

Deux grandes machines sculpturales occupent tout le plateau. Elles semblent issues de l’imaginaire de Marcel Duchamp ou, plus proche de nous, de Jean Tinguely. En bord de scène : un rempart de livres évoque une mini muraille de Chine, cachant en ses nombreuses couches de petits instruments aux sonorités asiatiques. Autant d’invitations à entrer dans l’univers d’un auteur qui – comme Sarah Freynet – a vécu en Asie et en a puisé des poésies comme ce « Voyaj’ en toc » aux accents exotiques et dont la prosodie rappelle les bégaiements de Ghérasim Luca. À la manière du Cabaret Voltaire d’Hugo Ball à Zürich créé en riposte à l’absurdité de la Première Guerre mondiale, les deux comédiens vêtus de costumes improbables et hétéroclites mettent en branle un chantier foutraque, tout aussi hétéroclite. Repartir de zéro, faire table rase du passé, dépoussiérer les vieilleries, tel était le programme du mouvement Dada. « Je ne veux pas des mots inventés par quelqu’un d’autre » déclare le manifeste d’Hugo Ball en 1916 – l’un des sept manifestes dadaïstes.

 

La langue inventive de Christophe Macquet, déstructurée, rythmée, musicale jouant sur les « e » et les « œu » ou encore sur la prononciation appuyée des « s » habituellement muets, explose de toute son insolence et loufoquerie dans ce dispositif plastique surréaliste. Ses poèmes ponctués du vocable « cocotier » et de ses multiples consonances, font le miel des très inspirés et complémentaires Denis Lagrâce et Karine Monneau qui se glissent avec virtuosité dans divers registres d’adresse. Leurs partitions gestuelles et verbales s’enchaînent sur un rythme effréné, dans une mise en scène en forme de cadavres exquis, collages, superpositions et associations d’idées. Ici, on assiste à un accouchement poétique, là, des pages de livres et de journaux arrachées et lues au hasard, font émerger des poèmes à la Tristan Tzara ou bien encore, la chanson de Françoise Hardy « Comment te dire adieu » donne lieu à une hilarante démonstration des allitérations en « x ». Ça chante, ça danse et ça crie dans un entonnoir quand celui-ci ne vient pas coiffer une tête. Ça dynamite même la salle à coups de jets de livres déchirés, déchiquetés – livres distribués aux spectateurs avant le spectacle – dans une libération des mots collective et exutoire. À défaut de la puissance provocatrice et subversive du mouvement Dada en son temps, le « Cri & Co » des Barbares est un spectacle vivant et débridé qui désacralise joyeusement le rapport à la poésie. Ce grand délire visuel et sonore participatif est un fort bel hommage aux inventeurs d’un autre monde emmené par deux poètes de la scène.

Une chronique de Sarah Authesserre pour Radio Radio


du 24 au 27 janvier, à la Cave Poésie-René Gouzenne (71, rue du Taur, 05 61 23 62 00, cave-poesie.com)

En compagnie des barbares

* Éditions Le Grand Os

 

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