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À Blagnac, le chœur Les Éléments et l’Orchestre baroque de Montauban Les Passions interprètent à Odyssud les requiem de Mozart et de Weill.

À l’occasion du centenaire de l’armistice de 1918, le chœur de chambre Les Éléments et l’Orchestre baroque de Montauban Les Passions interprètent à Odyssud, sous la direction deJoël Suhubiette, un programme associant les requiem de Wolfgang Amadeus Mozart et de Kurt Weill. Les deux ensembles se connaissent parfaitement puisqu’ils ont fréquemment collaboré, notamment pour l’enregistrement des œuvres de Jean Gilles, y compris son Requiem dirigé par Jean-Marc Andrieu – fondateur de l’orchestre Les Passions. Mozart meurt le 5 décembre 1791 à Vienne, à l’âge de 35 ans, laissant son Requiem en ré mineur inachevé. Cette œuvre est le fruit d’un mystérieux marché : au mois de juillet de cette même année, alors que le compositeur ployait sous les dettes, la commande d’un requiem lui parvint d’un interlocuteur anonyme ; la livraison devait rester secrète, moyennant une récompense avantageuse. On sait aujourd’hui que le commanditaire était l’excentrique comte von Walsegg, alors désireux d’honorer la mémoire de sa femme morte au début de l’année 1791. Comme il en avait l’habitude, le secret lui permettrait de s’attribuer la paternité de l’œuvre. Les parties manquantes à la mort de Mozart seront alors écrites hâtivement par l’Autrichien Franz Xaver Süßmayr, à la demande de Constance Mozart, veuve du compositeur, pour assurer la livraison de ce Requiem, lequel respecte la liturgie catholique de la messe des morts. Süßmayr compose notamment le Sanctus, le Benedictus et l’Agnus Dei, et choisit pour la fin de reprendre la musique du début du Requiem en y plaçant les paroles de la Communion.

Kurt Weill compose le “Berliner Requiem” à la fin de l’année 1928, à la suite d’une commande de la Radio de Francfort, à l’occasion de la célébration du dixième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Kurt Weill envisage également son ouvrage comme un hommage à la révolution spartakiste, mouvement de grève réprimé en janvier 1919 par le pouvoir allemand. Il utilise ainsi en guise de livret des vers de Bertolt Brecht dédiés à Rosa Luxembourg, militante de gauche exécutée lors de la répression de la révolte. Son ouvrage s’émancipe donc de la liturgie catholique de la messe des morts pour épouser la forme d’un cantate, ou plutôt d’une « petite cantate » comme l’indique le sous-titre, c’est-à-dire une pièce vocale sur un poème accompagnée par un orchestre. Le genre était fort prisé par les compositeurs d’avant-garde des années 1920, notamment pour la souplesse de sa forme. Kurt Weill décrit son « requiem profane » comme un « montage de plaques commémoratives, d’épitaphes, de chants funèbres correspondant aux sentiments des couches les plus larges de la population ».

Kurt Weill tient compte dans son écriture de la spécificité du média qui doit diffuser son “Berliner Requiem” : « La Radio exige pour la première fois des musiciens sérieux de notre époque la création d’œuvres accessibles à l’auditoire le plus large. Le contenu et la forme de ces œuvres radiophoniques doivent donc être capables d’intéresser des auditeurs de tous horizons, et leurs moyens d’expression musicaux ne doivent pas non plus dérouter l’auditeur novice », prévient le compositeur. Il puise pour cela notamment dans ses travaux préalable à l’écriture de “Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny”, spectacle musical coécrit avec Brecht qui deviendra un opéra créé en 1930. Il insiste sur la clarté et la transparence de l’écriture, laquelle doit également être « constituée de manière suffisamment évocatrice au niveau purement musical, pour que l’homme puisse se représenter le tableau de l’homme qui lui parle ». Il prend également en compte les conditions acoustiques du studio, les possibilités du micro, la répartition des registres des voix. Son instrumentation comprend deux solistes (ténor et baryton), un chœur d’hommes, douze instruments à vent – la clarinette, le saxophone, le basson, le cor, la trompette et le trombone étant doublés, ce qui confère une couleur toute particulière –, une guitare, un banjo, un orgue et des percussions. L’écriture alterne homophonie, très martiale, rythme de danse et exposition simple d’une ligne mélodique sans contrepoint ni fioritures. La musique reste au service de la limpidité d’un texte grave et percutant, parfois cynique.

La partition est d’abord refusée par son commanditaire en raison de l’évocation dans le livret des circonstances de la mort de Rosa Luxembourg : « Rosa la Rouge aussi a disparu. / Où repose son corps est inconnu. / D’avoir dit aux pauvres la vérité / Fait que les riches l’ont exécutée. / Repose en paix, / Repose en paix. » Le texte est alors remplacé par “Épitaphe” (Marterl), un poème similaire dédié à une certaine Johanna Beck. Les autres textes font également plusieurs allusions à l’assassinat de la militante dont le visage fut mutilé et le corps jeté dans un canal de Berlin : “La Ballade de la fille noyée”, les deux “Chroniques du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe” évoquent notamment la mutilation du visage. Le “Berliner Requiem” fut créé et diffusé par la Radio de Francfort en mai 1929.

> Jérôme Gac

photo : Les Éléments & Les Passions © Thomas Guillin

 

  • Lundi 12 et mardi 13 novembre, 20h30, à Odyssud (4, avenue du Parc à Blagnac, 05 61 71 75 10)


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