> Regarde les hommes tomber


Le metteur en scène Christophe Bergon crée au TNT “PRLMNT”, premier volet d’un diptyque écrit par Camille de Toledo. Entretien.

Le titre de votre nouvelle création, “PRLMNT”, fait apparaître le mot «parlement» vidé de ses voyelles…

> Christophe Bergon : « Les textes archaïques étaient écrits avec l’alphabet consonantique, donc sans voyelle. La voyelle apportée par le lecteur donnait à l’écriture tout son sens, son réel accomplissement. Un parlement sans voyelle est un parlement vidé de son sens. »

Le Brexit est-il le point de départ de cette fiction d’anticipation ?

« L’action de “PRLMNT” se situe dans les années 2020-2030 et anticipe la chute de l’Union européenne. Il ne s’agit aucunement d’une posture militante anti-européenne, ni de ma part, ni de celle de l’auteur Camille de Toledo, mais d’une posture de poète. “PRLMNT” donne à voir la façon dont on peut se réapproprier par la fiction, des anticipations qui existent déjà. La fiction nous permet d’accélérer le temps présent pour révéler ce vers quoi nous allons : le délitement de la raison politique. Le processus des élections montre ce raisonnement illogique : l’arrivée au pouvoir de Trump, le Brexit, les scandales qui éclatent lors des campagnes électorales, les votes nationalistes en Europe centrale et même l’élection de Macron qui a surpris tout le monde, sont illogiques. Un personnage dans “PRLMNT” dit : “Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font”. C’est le rôle de l’art de se réapproprier la fiction politique — comme George Orwell avec “1984” — pour mettre en crise la perception et pour ne pas laisser les partis anti-européens et populistes jouer avec cette fiction de l’effondrement de l’Europe. »

Comment s’inscrit cette pièce dans votre travail avec Camille de Toledo ?

« Elle s’inscrit dans une continuité, puisque j’avais déjà travaillé sur l’œuvre de Camille de Toledo avec “Remake(s)”, d’après “Archimondain, jolipunk”, puis avec “L’Inquiétude d’être au monde”. En 2015, je lui ai demandé d’écrire la pièce “Sur une île” dans laquelle il était déjà question de la fiction d’un traumatisme européen, via la figure d’Anders Behring Breivik, symbole d’un mythe noir européen. Cette continuité consiste à travailler ensemble sur ces mythes, sur la fin de l’Europe et le retour aux “États nations”. Je lui ai proposé d’écrire sur la chute de l’Union européenne à travers un diptyque. Nous partons d’une fiction dystopique, dans ce premier volet consacré au temps de l’effondrement, pour aller vers la fiction utopique qui traitera dans le deuxième épisode, du relèvement. »

Quels personnages servent cette fiction ? La pièce met-elle en scène des fantômes comme dans “Sur une île” ?

« Elle s’incarne principalement dans deux personnages masculins, deux archétypes du fonctionnement démocratique. L’un est un fonctionnaire européen franco-espagnol qui croit en l’Europe. Il a traversé toute la présidence et travaille les dossiers pour les parlementaires. Il n’a pas vu le désastre arriver. L’autre est le frère de Steve Bannon, un lobbyiste américain, défenseur du projet America first. Il est l’incarnation du suprématisme blanc récupéré avec l’élection de Donald Trump. Il est la revanche de l’homme blanc. Ces deux personnages vont être poussés dans le vide et vont devoir se débattre avec la grande Histoire. Ils seront malmenés en effet par deux fantômes : le Parlement — que nous avons traité de façon déréalisée — et par une femme grecque qui s’est immolée dans le Parlement… »

Qui sont ces deux acteurs en confrontation ?

« Je choisis mes interprètes toujours en fonction de leur corps car ils parlent de leur histoire. Ici, ce sont deux hommes blancs, américain et européen dans leur corps. Jules Beckman est un artiste pluridisciplinaire. Il interprète Eddy Bannon, personnage solaire comme peuvent l’être les Américains. Quelqu’un de performatif, pour qui le mouvement et la vie sont plus forts que tout. Marcellino Martin-Valiente, comédien, metteur en scène, réalisateur et chorégraphe, joue un pur Européen : dépressif, pétri par les sentiments de culpabilité et de honte. C’est un être sensible et posé. Ces deux protagonistes sont presque des caricatures mais ils nous permettent d’ouvrir d’autres champs de la pensée. »

Comment votre scénographie va-t-elle représenter ce “PRLMNT” ?

« Il s’agit d’un squelette de parlement. Il n’en reste que l’ossature, avec ses différents niveaux. Les deux hommes sont traités en hommes-troncs, coupés par les tribunes. L’ensemble est une sorte de cauchemar. »

> Propos recueillis par Sarah Authesserre

(Radio Radio)

photo © Ida Jakobs

 

  • “PRLMNT », du 22 au 28 mars, du mardi au samedi, 20h00, au TNT (1, rue Pierre-Baudis, 05 34 45 05 05, tnt-cite.com)

 

 


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