Primark à Toulouse : des salariés dénoncent « une machine à broyer les consciences »

10 mois après l'arrivée du géant irlandais de la mode à bas prix à Toulouse, ils dénoncent les conditions de travail.

10 mois après l’arrivée du géant irlandais de la mode à bas prix à Toulouse, ils dénoncent les conditions de travail. (©Archives / G.L. / Actu Toulouse)

« Il faut que je cache le logo, on n’a pas le droit de se promener en ville avec les t-shirts officiels de Primark ». Marie* enfile un léger pull noir sur son polo à l’effigie de la célèbre firme. Primark, une enseigne qui attire les foules à Toulouse. Ouvert en octobre 2018 rue de Rémusat, à deux pas du Capitole, ce magasin est l’un de ses plus grands du géant irlandais du prêt-à-porter en France. Et il ne désemplit pas.

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Plier et replier à longueur de journée

Après « un stage d’immersion » en juin 2018, Marie a officiellement été embauchée en CDI en septembre 2018. Elle est « vendeuse polyvalente » dans cette vaste boutique de 7 500 m2. L’une des 300 personnes de l’ombre qui plient et replient à longueur de journée les vêtements laissés en plan par des clients souvent « peu scrupuleux », car, soulève-t-elle :

Comme c’est pas cher, les clients font et défont sans aucune gêne.

Un bazar continuel qu’il revient aux « vendeurs » de remettre en ordre. Partout. Tout le temps.

« J’étais fière de travailler pour un fleuron mondial »

À l’été 2018, Marie a dû rester au chômage, comme beaucoup des futurs salariés de Primark : « Nous avons été dans l’expectative de mars à septembre. Certains ont refusé des postes ailleurs, ou ne sont pas allés en vacances, car nous devions être disponibles à tout moment si Primark nous appelait… ». Alors, elle a pris son mal en patience. Mais l’enthousiasme était là. À 30 ans, cette pétillante jeune femme pensait vivre une aventure professionnelle inoubliable :

J’adore la mode, les vêtements… J’étais fière de travailler pour l’un des fleurons mondiaux du prêt-à-porter. J’étais attirée par l’idée de travailler pour une grande entreprise internationale. Je me suis dit que ce pouvait être une belle perspective de carrière.

Marie avait déjà une expérience de manager d’équipe. Quand elle a postulé chez Primark, l’enseigne lui avait, selon elle, promis un emploi de ‘superviseur’, « mais avant cela, il fallait que je passe par un poste de vendeuse ». Alors, elle a fait des sacrifices. Aujourd’hui, elle touche le SMIC, elle a perdu au change. Parce qu’elle croyait au challenge. Mais moins d’un an après, elle déchante. Fatiguée par son quotidien de petites mains invisibles au milieu d’une forêt de clients toujours pressés…

Un rythme infernal

Les petites mains de Primark ? « Pour beaucoup, ce sont des jeunes femmes. Des salariés qui se disent voués à eux-mêmes, très souvent avec « une peur bleue de se retrouver à la rue ». D’autant que, comme le magasin n’a pas encore un an, il n’y a « ni comité d’entreprise, ni syndicat » à Toulouse.

Comme les autres, Marie doit faire face au rythme infernal de Primark. Des journées de huit heures, où elle alterne entre matinées et soirées (de 6h15 à 14h15, ou de 12h55 à 20h55), avec une heure de pause pour manger. « C’est le seul bol d’air de la journée », sourit-elle, « un rayon de soleil quotidien », avec une salle de pause agréable et une « ambiance familiale entre collègues, les vendeurs ». Mais passé cet intermède de calme, la machine endiablée reprend de plus belle…

« Il faut demander pour aller aux toilettes »

Déjà, il y eut cette journée d’intégration, en avril 2018, qui lui avait mis la puce à l’oreille. « C’était un peu comme à la fac, avec du bizutage. Gentil, mais assez humiliant ». Puis rapidement, dès sa prise de poste, Marie a découvert le « rythme hyper soutenu » de Primark :

Les personnes les plus faibles ont rapidement été mises au placard par les managers, qui nous mettent une pression constante. D’autant que malgré les soldes d’été, ils n’arrêtent pas de nous répéter qu’on n’atteint pas les objectifs prévus… 

Marie l’assure : « L’ambiance est tendue, d’autant que nous sommes constamment fliqués de nos faits et gestes. Pendant un temps, la direction a posté des managers aux pointeuses : ils devaient s’assurer qu’on allait directement à la surface de vente, sans passer par les toilettes… ». Car chez Primark, la pause pipi, ça se mérite :

Il faut demander à un manager, quand on en trouve un, pour aller aux toilettes. Comme à l’école.

Cette autre salariée déplore aussi un management brutal : « Si on a un différend avec un manager, on est convoqué en entretien devant deux ou trois managers, jamais seul à seul. Et là, c’est l’intimidation. On nous fait toujours savoir que des gens qui cherchent du travail, il y en a… »

« Pas là pour conseiller les clients »

Dans l’immeuble haussmannien de la rue de Rémusat, Primark entretiendrait, souffle Marie, une « ambiance fourbe » qui vire au « lavage de cerveaux ». Une véritable « machine à broyer les consciences », dit-elle. Avec une discipline de fer : « Nous n’avons pas le droit de porter les vêtements de collection, aucune remise salariée… ». 

Le plus déroutant dans tout ça, c’est sans doute ce drôle de sentiment de ne pas être là pour l’essentiel. Car les vendeurs n’ont, en définitive, « pas une minute pour conseiller les clients. On nous dit bien qu’on n’est pas là pour ça ». Marie détaille : « Le matin, il faut faire la manutention des cartons, puis la mise en rayon. Le soir, c’est ce qu’ils appellent le ‘clean’ », il faut que tout soit propre pour les prochains clients :

Alors on ramasse en permanence, on range. Et à la fin de la journée, on est lessivé.

Surchauffe pendant la canicule

Les salariés dénoncent aussi une « incapacité totale » à gérer les coups de chaud. Ce fut le cas lors du premier samedi de mobilisation des gilets jaunes en centre-ville, fin 2018. C’était quelques jours après l’ouverture, et l’ambiance était très tendue dans les rues de Toulouse :

Nous étions le seul commerce de tout le centre-ville encore ouvert. La direction a fini par évacuer les clients, sous la pression de la police, alors que le magasin empestait les gaz lacrymogènes, l’atmosphère était irrespirable…

Autre épisode insupportable, plus récemment : la canicule, et surtout la journée du 29 juin dernier. Une séquence de fortes chaleurs qui a eu peu plus fait monter la température dans la fourmilière Primark : « La canicule s’est très mal passée », selon des employés, qui déplorent « un système de climatisation pas du tout adapté à la taille du magasin. Plusieurs fois, le courant a sauté, les clients se sont retrouvés à faire leur shopping dans le noir ». Et une salariée d’ajouter :

On devait tout ranger, remettre en rayon dans le noir et sans climatisation, sans bouteilles d’eau… Il devait faire une trentaine de degrés dans le magasin ce jour-là. Les managers nous mettaient la pression, on avait tout intérêt à aller vite ! C’est arrivé plusieurs fois encore, mais avec d’autres collègues, nous avons exercé notre droit de retrait.

De son côté, l’enseigne assure avoir pris le taureau par les cornes : « Pendant les canicules, les employés reçoivent des rafraîchissements et sont encouragés à prendre des pauses supplémentaires. Il y a eu deux coupures d’électricité dans le magasin en juin, et les deux fois, le magasin a fermé pendant que la situation était corrigée, et les employés ont été autorisés à partir plus tôt ». Ce que ces derniers réfutent : « Si les managers ont pris la décision d’évacuer les clients et de fermer le magasin, c’est parce que la situation a dérapé et que dans le noir, il commençait à y avoir des vols ».

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Une lessiveuse à salariés

Toujours est-il que depuis son ouverture, la lessiveuse irlandaise tourne à plein régime. Abandons de poste, démissions… Certains salariés font même part de gels de paie en cas d’arrêt maladie. Selon d’autres – mais c’est impossible de le confirmer avec l’enseigne – il y aurait eu une grosse centaine de départs depuis l’ouverture du magasin à Toulouse, dont bon nombre avant la fin de la période d’essai. Essorés par la cadence, ils ne tiennent pas le coup et plient bagages. Complètement rincés.

Il faut dire que chez Primark Toulouse, un vendeur gère plus de 100 m2 de surface de vente. « Et comme on est en sous-effectif, ces surfaces sont de plus en plus grandes, parfois sur plusieurs étages », soulève Marie, qui appuie : « Le directeur du magasin nous a indiqué qu’il manquait 50 personnes ».

Depuis quelques jours, des affiches font part des 50 recrutements en cours dans le magasin de Primark à Toulouse

Depuis quelques jours, des affiches font part des 50 recrutements en cours dans le magasin de Primark à Toulouse (©DR)

Accusée d’avoir volé 18 euros, elle est licenciée

D’autres ont dû plier bagages, et donnent désormais du boulot… au Conseil de Prudhommes. Telle Sandra*, qui était employée de service et a été licenciée pour faute grave. Accusée d‘avoir tapé dans la caisse, elle dément formellement. Cette jeune femme de 31 ans témoigne :

J’ai été accusée d’un vol de 18 euros qu’ils n’ont pas pu justifier. Il y avait en effet un écart de 18 euros dans ma caisse. Je suis allée le leur signaler dans le cash-office. Ils ont mis la pression et demandé aux vigiles de témoigner contre moi. La plupart n’ont pas voulu. Mais une semaine après, j’étais licenciée. Primark a avancé différentes versions, notamment qu’ils avaient les images. Je leur ai donc demandé les preuves visuelles des faits. Dans un courrier, ils m’ont indiqué que la vidéo avait été détruite.

Sandra a-t-elle été licenciée pour un vol de 18 euros qu’elle n’a pas commis ? « Nous ne pouvons pas commenter une affaire en cours », rétorque-t-on chez Primark, qui se réfugie derrière une formule laconique : « Nous pouvons confirmer que toutes les politiques, pratiques et procédures de Primark sont conformes à la législation française ». 

Toujours est-il que la jeune trentenaire a reçu sa convocation pour l’entretien préalable de licenciement quelques jours après Noël : le 29 décembre dernier. Sans toute la paye qui allait avec, selon elle. Pour ne rien arranger, elle assure que sa hiérarchie « a divulgué la raison pour laquelle j’étais licenciée bien avant que je sois au courant et faisait circuler des rumeurs à mon compte ». Alors elle a attaqué Primark en justice, pour diffamation, non-respect du secret professionnel et licenciement abusif. L’affaire sera jugée en janvier 2020 aux Prud’hommes. Désabusée, Sandra s’est reconvertie, et a suivi une formation d’assistante commerciale. « Depuis janvier, je n’y ai plus remis les pieds. Trop de mauvais souvenirs ».

Payer pour recevoir sa lettre de licenciement

Elle aussi licenciée en février dernier pour faute grave, Tania *, 21 ans, voulait également saisir les Prud’hommes. « Mais comme je suis seule et que je n’y comprends rien, j’ai lâché l’affaire… ». La faute grave ? Un accès de colère que la jeune fille reconnaît volontiers avoir eu, face « aux conditions de travail médiocres, aux heures de travail non payées, mais aussi aux conditions de vie dans l’entreprise, où il y a eu beaucoup de vols entre salariés ». Tania en avait, dit-elle, « assez d’être traitée ainsi ». Alors elle a explosé en vol. Si là-aussi, le fond de l’affaire reste difficile à vérifier, la jeune femme a bel et bien reçu son solde de tout compte par courrier…  Avec une petite surprise à la clé :

Le pli n’étant pas affranchi, j’ai dû payer pour le récupérer… 

« C’était ma première expérience professionnelle, j’ai terminé limite burn-out », soupire Tania. Une autre salariée de Primark, licenciée, celle-là, pour abandon de poste, témoigne avoir quitté l’entreprise de la même manière : devoir payer un timbre pour être licenciée. 

« Au travail, on est des zombies »

Le magasin de Toulouse n’est pas une exception dans l’univers Primark, dont les conditions de travail sont régulièrement dénoncées ailleurs en France, et dans le monde. Ironie du sort : Marie et ses collègues sont constamment alpagués par des clients envieux, qui rêvent… de travailler chez Primark :

Il y en a plein qui viennent nous voir en magasin, et nous demandent comment postuler. Ils ne connaissent pas l’envers du décor. Primark, ce n’est pas l’effet « Waouh » qu’on nous vend. C’est même en contradiction totale avec le slogan « Easy, caring, fun ». C’est une usine, pas un magasin.

« Des collègues qui pleurent, des nerfs qui lâchent ». C’est selon les salariés la face cachée de la machine Primark. « Et on n’est pas préparés à vivre ça ». À bout, Marie, a démissionné, et finira son aventure chez Primark en août car, dit-elle, « j’en ai assez d’être traitée comme une enfant ». Et d’arguer : 

J’ai postulé chez Primark pour évoluer. Près d’un an après, je n’ai rien vu venir. Surtout, je n’ai jamais travaillé dans de telles conditions, nous sommes tous épuisés quand on sort du travail. On ne parle que de ça à la maison. Et au travail, on est des zombies.

Primark veut être « un employeur de choix en France »

Interrogée par Actu Toulouse sur les conditions de travail dans son magasin de la Ville rose, la direction de Primark bat en brèche, depuis l’Irlande, ces accusations : « Nous nous efforçons d’assurer des normes élevées pour garantir un environnement de travail optimal pour nos employés », écrit la firme, avant d’ajouter :

Nous enquêterons toujours de manière approfondie sur toute plainte et prendrons les mesures appropriées pour y répondre.

Démissions, licenciements, arrêts de contrats… Combien de salariés ont réellement quitté l’enseigne depuis son ouverture à Toulouse ? Et combien d’affaires ont été portées aux Prud’hommes ? Impossible de le savoir. « Nous ne pouvons pas partager de chiffres précis », objecte Primark, mais « nous sommes heureux de constater qu’une partie très significative de nos collaborateurs reste longtemps chez nous et peut bénéficier des opportunités de carrière que nous offrons (formations, évolution professionnelle, promotion interne) ».

Et l’enseigne de conclure : « Nous voulons que tous ceux qui travaillent chez Primark aiment leur travail, soient traités équitablement », avant de souhaiter que « Primark soit un employeur de choix en France ». Visiblement, il y a du pain sur la planche.

* Les prénoms ont été changés.

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