Toulouse : pour « occuper le terrain » face aux dealers, des habitants organisent des voisinades

Andrea Magdalou est l'une des chevilles ouvrières des Voisinades, organisées une fois par mois, dans la cité des Mazades à Toulouse

Andrea Magdalou est l’une des chevilles ouvrières des Voisinades, organisées une fois par mois, dans la cité des Mazades à Toulouse (©G.L. / Actu Toulouse)

Ils veulent « occuper le terrain », trop souvent laissé aux trafiquants de drogue, qui font régulièrement la loi dans le quartier. Environ une fois par mois, depuis un an, des habitants de la cité des Mazades, à Toulouse, organisent des « voisinades ».

La 9e édition aura lieu le jeudi 5 décembre 2019, en soirée, à la Fabrique Solidaire. Sur l’affiche de l’événement ouvert à tous, l’image dessinée par une habitante en dit long : on y voit deux immeubles qui trinquent, sous un slogan : « Pour partager plus qu’un bonjour dans notre quartier ».

Prendre les choses en main

Fin 2018, alors que de plus en plus de dealers avaient élu domicile sur place, des habitants des Mazades ont décidé de prendre les choses en main. Pas d’association formelle, mais un groupe de cinquante à soixante habitants, qui a décidé de « redynamiser la cité » à sa façon.

Le collectif a d’abord écrit au préfet, au procureur, au maire et au président du conseil départemental, pour les alerter du problème. Mais les habitants n’ont pas attendu le retour des pouvoirs publics pour prendre le dossier à bras le corps, et ont eu l’idée d’organiser « des voisinades nomades ».

« Investir positivement les lieux »

Parmi la dizaine de chevilles ouvrières, Andrée-Adèle Magdalou, plus connue sous le nom d’Andrea dans le quartier. Pour elle, l’enjeu était tout à la fois « d’occuper le terrain pour faire reculer les dealers » et de « connaître ses voisins ». 

Les habitants entendaient donc « occuper les espaces communs du grand ensemble des Mazades », et ainsi « investir positivement les lieux où les dealeurs s’implantent » : les bas d’immeubles, le petit centre commercial peu à peu déserté… « C’est une bonne idée pour reprendre notre quartier », souffle une habitante, sous couvert d’anonymat.

900 familles vivent aux Mazades

Les Mazades ? C’est une paisible cité des Minimes, où vivent quelque 900 familles. Un ensemble ouvert qui compte un grand parc de copropriétaires (environ 780 familles), mais aussi un parc locatif (environ 120), essentiellement dans la Tour éponyme, fraîchement relookée. Jadis entièrement administrés par le bailleur social Les Chalets, les immeubles sont désormais en grande majorité – à l’exception de la tour et des baux commerciaux – gérés par la Sogem, un syndic privé.

Tant d’habitants de tous horizons qui se sont mobilisés et ont interpellé les pouvoirs publics pour dénoncer « la dégradation » de leur qualité de vie : « trafics de drogue, vols, incivilités, agressions, nuisances sonores, fermeture des commerces », écrivaient-ils.

15 dealers sous les coursives


Il y a environ trois ans, les premiers trafiquants de drogue sont apparus dans le quartier. Andrea Magdalou a vu la situation changer au fil des mois : 

Il y a d’abord eu quelques dealers qui s’installaient en face des commerces. Au départ, il y en avait 3, puis 5, et dès le début 2019, ils ont rapidement été 15 sous les coursives, au pied des immeubles.

D’où venaient-ils ? Certains habitants soupçonnent ces dealeurs de s’être « déplacés » de la cité proche de Negreneys, l’une des plaques tournantes de la drogue à Toulouse. Toujours est-il qu’ils se sont installés aux Mazades, après avoir trouvé « deux enfants à qui ils ont demandé de faire le guet », étaye un habitant.

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« On fait ça dehors, là où se mettent les dealers »

Mais les habitants des Mazades ne l’entendaient pas de cette oreille. Fin 2018, pour « tisser une chaîne solidaire » et « améliorer le vivre ensemble », ils ont donc lancé les premières Voisinades. L’idée ? Tenir un rendez-vous mensuel convivial de septembre à juin. André Magdalou explique :

Généralement, on fait ça dehors, au pied des immeubles, là où se mettent justement les dealers, en particulier devant les numéros 13, 15 et 17 de la rue. Mais jeudi (le 5 décembre, ndlr), comme il fera froid, ce sera en intérieur, puisque la Fabrique solidaire nous prête ses locaux. 

Lors d'une voisinade, le 23 mai dernier, devant les numéros 13 et 15 de l'avenue des Mazades devant le bassin et en face des commerces fermés

Lors d’une voisinade, le 23 mai dernier, devant les numéros 13 et 15 de l’avenue des Mazades, à proximité du bassin et des commerces fermés (©DR)

Les steel-drums face aux dealers !

Et les activités de ces Voisinades ne se limitent pas forcément à partager quelques verres entre amis… « Quand on le peut, on fait aussi venir des groupes de musique ». En mai dernier, les steel-drums, ces énormes tambours d’acier, ont résonné sous les coursives des Mazades… Impossible pour les dealers de faire leurs emplettes avec un barouf pareil ! 

Régulièrement, « des grands-mères du quartier viennent aussi raconter les Mazades d’autrefois », relate Andrea. La finalité de tout cela étant de « se réapproprier notre espace au fil du temps » et « d’inviter les habitants à recréer une dynamique positive collective ».

Déserté par les commerces

Aux Mazades, les commerces ont fermé un à un, parfois acculés par l’activité des dealers… Dans le petit centre commercial du quartier, bien des rideaux sont tombés. Et pourtant, il fut un temps où les Mazades disposaient de nombreuses enseignes. Et même d’un distributeur de billets. Mais depuis qu’il a été défoncé à la voiture bélier il y a une dizaine d’années, il n’y en a plus. De quoi, déjà, fragiliser un peu plus le commerce local…

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De nombreuses boutiques ont fermé ces derniers mois dans le centre commercial des Mazades, notamment le tabac-presse devant lequel officiaient des dealers

De nombreuses boutiques ont fermé ces derniers mois dans le centre commercial des Mazades, notamment le tabac-presse devant lequel officiaient des dealers (©G.L. / Actu Toulouse)

Fermetures et incendies

Mis à part Ahmed, l’inamovible épicier, et Michèle, la pharmacienne, qui tient elle-aussi toujours le cap, la plupart des enseignes ont plié boutique : la boulangerie, la supérette… Même la permanence d’une association d’entraide avec la Centrafrique a déserté les lieux. Le coup de grâce fut certainement la fermeture du tabac-presse à Noël dernier.

De l’aveu d’une habitante, le gérant a plié boutique parce qu’il « n’en pouvait plus des dealers devant sa porte ». Ajoutez à cela la boucherie qui a fermé il y a cinq ans, après un charcutier, un poissonnier, un teinturier… Tant de lumières allumées qui manquent cruellement à animer la vie du quartier. 

Une enseigne de restauration (un snack devenu pizzeria), a même été en proie aux flammes cet été. Hasard ou pas, c’est après cet incendie et une « descente » de police quelques jours après que les dealers se sont faits plus discrets aux Mazades. « Sans doute ont-ils fait un séjour en prison », suppose une habitante, « mais on n’est pas dupe, ils reviendront… ».

Un commerce a été incendié en août 2019 dans le petit centre commercial des Mazades, et depuis, les dealers se sont faits plus discrets

Une enseigne de restauration du petit centre commercial des Mazades a été incendiée en août dernier et depuis, les dealers se sont faits plus discrets. Le site est encore à l’abandon en ce début décembre 2019. (©G.L. / Actu Toulouse)

Des commerces rouvrent, un jardin reprend vie

Le tableau n’est pas entièrement noir pour autant ! Il y a même quelques vraies lueurs d’espoir. La boulangerie, qui a fermé il y a quelques mois, a rouvert ses portes samedi. Un soulagement pour les habitants, qui devaient jusqu’ici « aller au boulevard des Minimes pour trouver du pain » et qui espèrent que l’activité tiendra. Quant à la supérette qui a fermé, « on aimerait bien que cette boutique reprenne vie aussi », esquisse Andrea. « Pourquoi pas en faire un centre médical ? », étaye la sexagénaire, décidément très impliquée dans la vie de son quartier.

Et puis, il y a également « un projet d’installation d’une épicerie coopérative ». Quant au mini-golf désaffecté au bout de la rue, les habitants ont déjà « demandé de l’occuper pour créer un petit jardin ». Un jardin partagé qu’ils entendent davantage cultiver à l’avenir.

Les habitants ont commencé à cultiver un bout de jardin au mini-golf désaffecté au bout de l'avenue des Mazades, un jardin partagé qu'ils entendent davantage cultiver à l'avenir.

Les habitants ont commencé à cultiver un bout de jardin sur le mini-golf désaffecté au bout de l’avenue des Mazades. Un jardin partagé qu’ils entendent davantage cultiver à l’avenir. (©G.L. / Actu Toulouse)

« Ce n’est pas notre boulot de les chasser ! »

Si certains habitants sont même allés jusqu’à s’impliquer en prenant quelques photos et en signalant la présence des dealers à la police nationale ou à la mairie, Andrea considère toutefois que « ce n’est pas notre boulot de les chasser ! ». Elle préfère simplement faire son possible pour les dissuader de s’installer dans le quartier, en « ramenant de l’activité ».

« Avec nous, il n’y a pas de problème. Les dealers ne sont pas agressifs », confie Andrea, « mais quand ils se mettent à l’intérieur des immeubles, il y a inéluctablement des frictions ». D’autres habitants font état de « bruit et autres cris la nuit », notamment dans des bâtiments où résident des familles. Certains témoignent avoir regagné à maintes reprises leur logement la peur au ventre, surtout en soirée. Pour Andrea, cela n’enlève rien à son quartier, qui reste « malgré tout une cité tranquille ».

Selon des habitants sur place, la municipalité s’est engagée à installer davantage de caméras de vidéosurveillance dans la cité, mais le problème, c’est que si l’avenue des Mazades appartient à la mairie, les rues adjacentes relèvent de la copropriété…

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Une cité à l’esprit « village »

« Ici, c’est un petit village, et on est tout près des Minimes ! », sourit Michèle Portal, la pharmacienne du quartier, qui décrit, au-delà des apparences, une « clientèle très agréable ». Et heureuse de se retrouver lors des Voisinades… Andrea a bien conscience que ce ne sont pas ces événements, une fois par mois, qui feront définitivement déguerpir les dealers du quartier, mais elle considère que c’est justement en le redynamisant que les habitants y parviendront : « Il faut ramener de la vie aux Mazades, du lien social », insiste-t-elle. Si elle ne vit « que » depuis 12 ans dans le quartier, sa famille connaît les lieux de longue date… « Mon mari habitait déjà ici petit, dans les années 60 ! », raconte-t-elle :

Le quartier a bien changé, mais il a gardé son âme. Il y a d’ailleurs encore beaucoup d’habitants qui étaient là en 1960. Aujourd’hui, il y a de nombreuses familles avec enfants. Mais globalement, il y a une vraie mixité, et une bonne ambiance dans le quartier ! C’est dommage que les dealers aient prospéré et surtout que les commerces aient fermé.

Apéro citoyen et marché de Noël au programme

Les Voisinades des Mazades ? « J’y vais tout le temps, après la fermeture de mon établissement », glisse Michèle Portal. « C’est un moment très agréable, qui permet de se retrouver ». Jeudi, pour la 9e édition, les habitants de la cité ont une nouvelle fois mis les petits plats dans les grands.

Au programme ? Un apéro citoyen, avec un marché de Noël (où chacun pourra venir vendre ses vêtements, livres et autres objets à recycler), mais aussi une collecte de dons pour la « gratuiferia » de la Fabrique solidaire. « Le principe, c’est que chacun amène quelque chose à partager à l’apéro ! », prévient Andrea. « Jeudi, par exemple, il y aura du vin chaud ». Car aux Mazades, les habitants le répètent à l’envi : leur drogue à eux, c’est l’apéro.

Infos pratiques :
Voisinage des habitants des Mazades
Apéro citoyen et Marché de Noël
Le jeudi 5 décembre 2019 de 18 h 30 à 20 h30
À la Fabrique Solidaire, avenue des Mazades à Toulouse

Quand ont lieu les prochaines Voisinades ?
De nombreuses Voisinades sont déjà programmées pour l’année 2020 par les habitants des Mazades. Les manifestations en plein air doivent reprendre en mars, avec le retour des beaux jours. Jeudi 6 janvier, thématique galette à la Fabrique solidaire. Jeudi 6 février, karaoké (chanson française) à la Fabrique solidaire. Jeudi 5 mars, mini-concert en plein air. Jeudi 2 avril, théâtre de rue en plein air. Dimanche 17 mai, vide-grenier et bal en plein air. Mercredi 3 juin, atelier steel-drum (avec l’association 7 animés), également en plein air.

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