Antoine Font, agriculteur : « Cette crise va recentrer les gens sur les produits français »

Pas de confinement pour les agriculteurs, Antoine Font, à la tête d’une exploitation à Castelnaudary, nous confie la détresse de certains de ses collègues, mais aussi des bienfaits que pourraient amener cette crise. 

Quel est le quotidien des agriculteurs en cette période de confinement ? Ont-ils la main d’œuvre nécessaire pour mener à bien leur récolte ? Quelles conséquences aura cette crise du coronavirus sur leurs exploitations ? C’est à ces question qu’Antoine Font, agriculteur à Castelnaudary (Aude) a tenté de répondre auprès d’Infos-Toulouse. 

Arboriculteur, Antoine Font possède une petite exploitation de 94 hectares de pommiers et de 30 hectares de céréales. À la tête de deux société, l’une en lien avec une coopérative, et l’autre consacrée à la vente directe dans son commerce, l’agriculteur témoigne de la gestion et des conséquences du coronavirus dans le monde agricole. 

Infos-Toulouse : Comment vivez-vous ce confinement ?
Antoine Font : Je continue à travailler, j’ai du personnel qui s’est arrêté. Mais j’ai également une famille de Portugais qui vient travailler chaque année pour faire la taille des pommiers. Ils sont malheureusement bloqués ici, donc ils travaillent à leur place. À ce niveau là je ne suis pas embêté, d’autres sont beaucoup plus embêtés. J’ai un permanent que je fais travailler seul et j’essaye de faire des ateliers de personnes seules. Ils ont des consignes, avec du gel et les comportements à adopter. Pour le moment ça ne se passe pas trop mal. 

Remarquez-vous un manque de main d’œuvre dans le secteur agricole ? 
J’ai des collègues qui ont un manque de main d’œuvre. Dans la pomme on n’est pas dans une période de récolte ou une période intensive. Ce n’est pas comme mes collègues qui font des asperges ou des fraises qui eux, n’ont pas assez de personnel et vont avoir la marchandise sur les fesses. Pour eux, c’est un gros problème. Ils m’ont appelé pour savoir si je pouvais leur envoyer du monde mais le problème c’est qu’ils ne veulent pas, il y a un peu la peur de l’extérieur. 

Jusqu’à -80% de chiffre d’affaires

Quel est l’impact de cette crise sur vos ventes ?
Sur le magasin de vente local, c’est du -80%, les gens ne viennent pas trop même si on a mis en place un système de protection où les gens rentrent par trois dans le magasin de 150 m². On les oblige à prendre un peu de gel avant d’aller choisir leurs fruits. Ici, les gens choisissent leurs fruits, ce n’est pas déjà emballé. Malgré ça, on fait 80% de chiffre d’affaires en moins. 
Par contre au niveau de mes clients et des grandes surfaces, ça explose. C’est +25% sur une période comme le mois de mars où d’habitude les gens commencent à se retrancher sur l’asperge, la fraise, là ça explose et j’ai des commandes énorme. 

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Certains voient en cette crise l’occasion d’un retour au localisme, le remarquez-vous ? 
Il y a moins d’importations, effectivement on le ressent. Les supermarchés locaux en font la publicité dans les journaux tous les jours. Après c’est vrai que ça fait trente ans que je travaille avec les grandes surfaces, les gens savent que mes pommes sont aussi dans les supermarchés. Il y a un comportement où on va faire toutes nos courses au même endroit plutôt que d’aller à droite et à gauche, et c’est pour ça que les gens vont plus dans les grandes surfaces. Après il y a un paradoxe, à Carcassonne on me disait que les grandes surfaces étaient vides, ici à Castelnaudary, elles sont tout le temps blindées. 

« On risque plus de se faire contaminer dans un supermarché qu’en plein air sur un marché. »

Il y a-t-il un risque de pénurie de votre part ? 
Début avril je n’ai plus rien. Mais j’arrivais en fin de saison. Après c’est la pomme, au mois de septembre, octobre, novembre ça se conserve, c’est moins un problème que l’asperge, la fraise, la pêche ou autre chose. Je plains beaucoup les producteurs d’asperges et de fraises s’ils n’arrivent pas à écouler leur came. Mais pour nous, ce n’est pas trop un problème. 

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Certains ont dénoncé la fermeture des marchés, regrettez-vous ce choix du gouvernement ? 
Je ne fais pas les marchés, mais je comprend ceux qui le font. Que les marchands de vêtements, de chaussures, de tissus n’ont plus le droit d’exposer depuis le confinement je peux comprendre, mais qu’on autorise au moins les produits de premières nécessité, je ne vois pas pourquoi on les empêche. Les marchés sont assez vastes pour les séparer. À premier abord, on risque plus de se faire contaminer dans un supermarché qu’en plein air sur un marché. Les gens font la queue avec des distances réglementaires dans les supermarchés. Et parmi eux, il y a 60-80% de personnes âgées. Qu’est-ce qu’ils font dehors ces gens-là ? Que font les enfants, les petits enfants ? On devrait les obliger à rester chez eux. Ma mère, je lui ai interdit de sortir et je vais lui faire ses courses. Il y a des choses qui me semblent fou dans le comportement des gens. Si ces personnes-là veulent rester confinés pendant des mois, ils ont cas continuer à aller faire les courses, c’est eux la cible, c’est eux qui meurent. 

« Ça permet aux gens de revenir aux sources »

Allons-nous aller vers une recrudescence de la vente directe ? 
Chez nous, c’est surtout la vente directe mais par les supermarchés. Je le fais dans ma société. Je vend 300 tonnes à la coopérative, 300 tonnes par moi-même. Ceux qui ne le faisaient pas, c’est nouveaux pour eux mais il faut qu’ils le fassent. Comme les supermarchés qui jouent le jeu, c’est une bonne chose, ça va recentrer les gens sur les produits français, les producteurs français qui font de la bonne marchandise. C’est assez égoïste, mais quand on est dans une mondialisation, ça permet aux gens de revenir aux sources, ça leur fait du bien quelque part.

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Pensez-vous qu’il y aura un avant et un après cette crise ? 
On a de plus en plus de jeunes qui revenaient vers le local avant le coronavirus, qui reprenaient confiance dans les agriculteurs. Les Français aiment leurs agriculteurs de manière générale. Après le coronavirus peut-être qu’on aura des gens qui vont continuer à adopter un certain changement de consommation. Mais le naturel revient au galop, je suis persuadé que le naturel reviendra. Quand on voyage, on se dit « les Français, qu’est-ce qui râlent et pourtant qu’est-ce qu’on est bien ». Au bout de quinze jours, on a retrouvé nos bonnes vieilles habitudes, on recommence à râler, et puis on reprend nos comportements de pays capitalistes. Je pense que ça fera pareil. 

« On fait des efforts depuis des années pour montrer qu’on travaille bien »

Plus globalement, cela fait plusieurs années que les agriculteurs alertent sur leur mal-être…
On n’a pas assez communiqué. On est les pollueurs, les empoisonneurs, les médias nous ont défoncé en faisant des reportages à charge. Il y a des vérités qui sont dites, mais c’est à charge. Vous avez Elise Lucet en particulier qui ne va pas au fond des choses ou alors qui font disparaître quelques mots du producteur. Et ça devient le producteur coupable. Je suis allé au Chili une fois, quand vous arrivez à l’aéroport, vous avez de grands panneaux publicitaires pour les produits phytosanitaires. Jamais vous n’aurez ça en France, et tant mieux. Là bas, ils n’ont pas de tracteurs à cabine, ils n’ont pas de masques, ils fument en traitant, oui ils vont tomber malade. On fait l’amalgame avec eux alors qu’on fait des efforts depuis des années pour montrer qu’on travaille bien. Il y a des brebis galeuses comme partout, mais vous pouvez manger des produits agricoles français avec beaucoup plus de sécurité que certains autres pays européens ou de l’hémisphère Sud. Je rappelle que le plus gros taux de suicide en France, c’est chez les agriculteurs. 

Propos recueillis par Étienne Lafage.

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