Deux après l’incendie de sa voiture, brûlée par un parent mécontent que son fils ne soit pas retenu pour un tournoi de foot, Jordi Di Domenico, alors éducateur à l’US Colomiers, dort un livre. Un exutoire pour tourner la page de son traumatisme et éveiller les conscience en proposant des solutions.
Il y a deux ans, le père d’un jeune footballeur de l’US Colomiers, mécontent que son fils ne soit pas retenu pour un tournoi, organisait une expédition punitive et faisait brûler les voitures de deux éducateurs du club. Deux après les faits, Jordi Domenico, un des deux éducateurs visés, sort un livre. Un ouvrage de 150 pages, qui lui permet de tourner la page, mais aussi de dénoncer une violence systémique dans le football amateur. Un livre qui permet de proposer des solutions, pour que le football reste sain pour ses jeunes pratiquants et ceux qui les encadrent. Interview.
La genèse du livre, c’est ce qui vous est arrivé avec l’US Colomiers, l’incendie volontaire de votre voiture par un parent mécontent?
Effectivement, ça fait maintenant deux ans. Il a fallu attendre un an que le procès se déroule et aboutisse. Et malgré cela, il manquait quelque chose. Dans ma tête, ça a trotté et ça a gambergé. Il fallait tout simplement que je m’exprime. On parle souvent d’exutoire, c’est l’expression employée. C’est totalement ça. Mais je ne voulais pas parler que de notre affaire, avec mon collègue Kader, puisqu’on a fait tout ça ensemble. Je voulais aussi sortir de ça et voir plus loin, dans un cadre plus large, un phénomène de violence qui gangrène le football amateur. Pas depuis quelques années, mais depuis, je dirais, une bonne quinzaine, voire vingtaine d’années déjà.
Ce que vous avez vécu, c’est donc un exemple parmi d’autres ?
Oui, complètement. J’en parle beaucoup dans le livre, j’en égraine quelques uns. Malheureusement, c’est difficile d’être exhaustif parce que depuis que j’ai fini d’écrire le livre, j’aurais déjà pu faire un tome deux. Chaque semaine il se passe des choses sur le terrain, plus ou moins graves. Où met-on le curseur de la gravité ? Ça aussi j’essaye d’en parler dans le livre. Est ce qu’une simple insulte c’est grave? Est ce qu’un coup c’est grave? Est ce que brûler une voiture c’est grave? Bien sûr pour moi tout est grave, mais effectivement il s’agit de voir un petit peu où on se place et à partir de quand ça déborde.
Est-ce qu’écrire ce livre vous a aidé, vous, pour digérer ce qui s’est passé?
Franchement, je ne suis pas écrivain, ce n’est pas du Balzac. Le but, c’était d’être direct, d’être percutant, de dénoncer ce qu’on voulait dénoncer, de mettre en lumière ce qu’on voulait mettre en lumière. Et maintenant, je m’aperçois que j’ai pris modestement un petit peu de hauteur et ça fait du bien. Je vois les choses un petit peu différemment, j’analyse les choses différemment. On se sent moins seul parce que quand ça nous arrive, on prend une claque, mais on s’aperçoit que malheureusement, c’est un problème général. Mais on est aussi nombreux à lutter. Et on s’aperçoit qu’on n’est pas tout seul. Et ça serait bien qu’on arrive un peu à fédérer tous ces efforts pour essayer de lutter contre ce phénomène là.
Vous repensez à cette nuit là?
On y pense toujours, mais je dirais que ça va. Moi heureusement, ce n’est que ma voiture qui a été touchée. Pour mon collègue Kader, j’imagine que la cicatrice est nettement plus profonde puisque le feu, je le rappelle, s’est propagé à l’habitation. Si par hasard son épouse ne se lève pas cette nuit là, ils peuvent y rester, tout simplement. C’est aussi simple que ça. Lui et ses enfants peuvent y rester cette nuit là. Je pense que le le traumatisme est beaucoup plus profond. Moi il y est, mais j’arrive à m’en accommoder parce que ça n’a été que que matériel et ça n’a pas touché directement ma famille. Mais oui, on y pense, on y pense régulièrement, mais on avance, donc c’est le principal.
Est ce que vous avez eu déjà des des retours sur sur la démarche, sur les messages que vous faites passer?
Alors oui, pas mal. D’abord c’est un livre aux éditions Maïa. Maïa procède souvent avec des systèmes de préventes, un peu pour pour déterminer comment le livre va être diffusé ou à quelle échelle il va être diffusé. Les préventes en cartonné. Ça me permet d’être diffusé tout simplement auprès de 2.000 librairies et sur la plupart des sites internet. Le message a été bien transmis et surtout j’ai eu beaucoup de retours sur le fait que c’était que c’était une initiative géniale, que oui, il y avait quelque chose à faire, qu’il fallait en parler. Sur le contenu, pas encore, ça vient de sortir. Et c’est là où j’espère beaucoup, parce que j’évoque aussi certaines solutions, à mon modeste niveau. Je ne suis pas décisionnaire, je ne suis pas au district, pas à la Ligue, pas à la fédé. J’amène des solutions toutes simples qui nécessitent pas forcément des investissements. Parce qu’aujourd’hui on parle de la VAR, on parle de plein de choses, des systèmes technologiques que nous, dans le football amateur, nous n’avons pas. J’évoque dans le livre la systématisation du carton blanc, l’expulsion temporaire pour dix minutes. Jusqu’à maintenant, c’était un petit peu à l’appréciation des différents districts des différentes ligues. Et là, depuis cette année, septembre 2026, c’est une règle, une mesure qui est en vigueur partout en France et l’expulsion temporaire de dix minutes pour contestations après un arbitrage est appliquée. Donc ça, c’est vraiment top. Il y a des mesures. Pour revenir à la question, et pour le moment, je n’ai pas encore eu de retour concret sur le sur le contenu, mais j’ai déjà Jean-Marc Sentein, le président du district de la Haute-Garonne, qui s’est rapproché de moi. Donc on va essayer de faire quelque chose ensemble. Et puis après monter jusqu’à la Ligue et je l’espère, jusqu’à la fédé.
En fait, c’est tout un système qui est concerné…
Exactement. Quand j’ai commencé mon écriture, j’étais parti pour charger un peu les parents, parce que c’est quand même un fléau. Certains parents, évidemment pas tous, mais j’ai aussi travaillé sur moi même, sur ma propre introspection et également sur les éducateurs d’une manière générale. Parce qu’aujourd’hui, il ne faut pas avoir peur de le dire, il y a des éducateurs qui ont un comportement irresponsable. Je le dis clairement et pour moi, les enfants a cet âge là, de 6 à 13 ans, ils ont eu deux modèles dans leur vie : leurs parents, et leur éducateur de football. Si leur éducateur fait n’importe quoi, et je reste poli, Les enfants, ils vont faire n’importe quoi. Et ça, ça se vérifie tous les week-ends sur les terrains. Je ne sais même pas si avec le recul, les éducateurs, ça ne passe pas avant les parents. Parce que les éducateurs, s’ils le veulent, ont le pouvoir de canaliser tout ça. Ils ne vont pas changer les parents. Si un parent est un idiot, ça restera un idiot, mais je pense qu’il a le pouvoir de le canaliser ou de l’expulser. Voilà. Donc finalement au départ j’étais parti pour pour parler essentiellement des parents, mais j’ai parlé des deux, d’où le itre : « Parents, éducateurs, le match de la honte ». Parce que pour moi, les deux ont vraiment le plus gros de la responsabilité.
Vous dénoncez autant que vous tendez la main dans ce livre ?
Oui, parce que si on ne fait que charger et donner du négatif, on obtiendra je pense, du négatif. Donc je veux encore y croire. J’avais dit « le football est malade » à votre micro à la sortie du tribunal. Je le pense toujours. Par contre, il faut se bouger. Il n’y a pas que moi qui le dit, je parle aussi de Stéphane Segura, qui est un ancien membre de la commission de discipline de la Ligue Occitanie qui dénonce ça, dans un manifeste et désormais dans un livre qui s’appelle « La loi du plus fort ». Le hasard fait que les deux livres sortent en même temps, alors que jusqu’ici il n’y avait aucun élément écrit. Il y avait eu des documentaires télé, il y avait des articles dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, mais il n’y avait pas de bouquins. Et là, il y en a deux qui sortent coup sur coup. Les deux se rejoignent sur plein de trucs. Celui de Stéphane est peut être plus plus technique parce que lui, il est vraiment dans la commission de discipline, donc il a des éléments chiffrés que moi je n’avais pas forcément. Mais lui aussi fait ce constat là, que le football ne va pas bien et qu’il est vraiment en danger, en danger sur tous les points au niveau de la violence, au niveau financier, avec le manque de subventions. Ça va être dur de produire les prochains champions de la Ligue 1 et de l’équipe de France.
Aujourd’hui, comment allez-vous ?
Moi, personnellement, franchement ça va. Je suis fier de ce que j’ai fait. J’ai pris un peu de recul au niveau des terrains parce que je ne suis plus éducateur. Je suis dirigeant. Ça me permet d’avoir une autre vue. J’en avais besoin, je prends du plaisir avec ça. Et puis ce livre m’a fait du bien. Avec cette phase de promotion, je vais être amené à faire, je l’espère, de belles choses, des interventions. On va travailler avec le district, avec différents clubs. J’espère avoir le retour de de plusieurs clubs à qui j’en ai parlé. Personnellement, je me sens bien. Il y a toujours une petite alerte qui dit « attention quand même ». Ce qui s’est passé, il ne faut pas avoir peur de le dire, c’est même au delà de la violence. Et le procureur l’avait dit le jour du procès, c’est le banditisme. Je J’ai « bunkerisé » ma maison, j’ai mis des alarmes, des systèmes vidéo et d’autres systèmes. On n’est jamais sur à 100 %. Il y a toujours cette petite inquiétude, mais la vie continue et j’ai essayé de faire un joli projet qui va, je l’espère, à mon modeste niveau, faire bouger les choses.
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