L’historien toulousain François Godicheau livre dans La guerre d’Espagne 1936-1939. La démocratie assassinée un nouveau récit de la guerre civile espagnole qui éclaire aussi le présent. Cet ouvrage, coécrit avec Pierre Salmon et Mercedes Yusta Rodrigo, sort le 12 mars en librairie.
François Godicheau, professeur d’histoire contemporaine à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, membre du laboratoire Framespa (France, Amérique, Espagne, Sociétés, Pouvoirs, Acteurs)
En quoi ce livre commun apporte-t-il un nouvel éclairage sur le putsch de 1936 et la guerre civile qui a suivi ?
À la fin de son existence, en 1975, la dictature franquiste a manipulé la volonté de réconciliation nationale des Espagnols pour se présenter comme « un régime de paix » face à une opposition qui incarnait la guerre selon lui et comme le garant de l’équilibre du regard sur le passé. Le narratif franquiste repose sur le mythe d’une République en proie au chaos, sur la nécessité de se dresser contre des tentatives révolutionnaires, notamment la grève générale de 1934. C’est ce récit dans lequel s’est coulée la transition à la démocratie. Mais l’ouverture d’archives dans les années 1990 et de nouvelles recherches sur les années qui ont précédé le coup d’État et sur le camp franquiste font apparaître que cette idée de « l’équilibre des fautes » est fausse et que ce putsch mené par l’extrême droite et l’armée, avec l’appui de l’Église, est le résultat d’un processus de fascisation qui conduira à l’extermination physique de dizaines de milliers d’opposants et à une dictature de quarante ans.
Comment se met-il en place ?
Nous montrons que, dès le lendemain de la proclamation de la République, en avril 1931, des forces conspirent et se rassemblent pour la renverser. On assiste à une fascisation de l’espace public qui n’est pas seulement la montée d’un petit parti fasciste, la Phalange, qui deviendra hégémonique, mais plutôt une diffusion de ses idées dans l’opinion, une convergence d’une partie de la droite vers l’extrême droite autour d’une radicalité dans la violence et dans la perspective d’un coup d’État. Cette brutalisation de l’espace public se traduit par des attaques de locaux des partis ouvriers et des syndicats ou encore de personnalités républicaines. Lors de manifestations, des journaliers agricoles des villes d’Andalousie sont reçus à coups de fusil. La presse de l’époque, liée à de grands propriétaires, présente ces événements comme des tentatives d’émeutes révolutionnaires. C’est le schéma qu’on retrouvera en Allemagne autour du patron de presse Alfred Hugenberg. On organise la peur de la révolution ouvrière en créant la figure d’un ennemi intérieur. Ce mouvement de fascisation, que d’autres pays d’Europe connaissent déjà, atteint son paroxysme en 1936 avec le coup d’État, un assassinat de la démocratie. Notre livre resitue les trois années de la guerre d’Espagne dans une chronologie qui leur donne un nouveau sens, celui de la première véritable guerre contre le fascisme.
Il devrait parler à de nombreux Toulousains descendants d’exilés espagnols…
Les descendants de l’exil républicain espagnol ont soif de comprendre que cette histoire dure, qui a affecté leur famille, n’était pas une tragédie inévitable et peut-être un outil pour aider leurs enfants à se garder des menaces du présent. Il ne s’agit pas de ressasser, mais de parvenir à une compréhension juste des événements pour ouvrir sa conscience au présent et voir les signaux d’alerte.
C’est en cela que votre relecture de la guerre d’Espagne peut, selon vous, « éclairer notre présent » ?
Ce passé nous parle de temps extrêmement sensibles, des processus qui conduisent à l’assassinat d’une démocratie, des glissements qui amènent à la guerre. Quand des thèmes et des éléments de discours de l’extrême droite envahissent l’espace public, y compris chez des gens qui n’en font pas partie, qu’ils sont systématiquement repris par de grands médias, on assiste à une normalisation de l’extrême droite et de la radicalité. C’est ce qu’on a déjà appelé « la lepénisation des esprits ». Ce passé nous parle aussi de l’importance des résistances antifascistes. Qu’aujourd’hui, en France, ce soit un gros mot fait partie des processus que nous décrivons.


















