Vingt-cinq ans après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, l’ancien maire de la ville revient sur cette journée qui a marqué son mandat et sur la reconstruction qui a suivi.
C’est une catastrophe industrielle qui a marqué son mandat de maire de Toulouse. 25 ans après l’explosion d’AZF, Philippe Douste-Blazy revient sur les premières heures de la crise, la prise en charge des milliers de blessés, les relations avec Total et les assureurs, mais aussi sur la création de l’Oncopole, devenu depuis un important pôle de recherche et de lutte contre le cancer.
ICI Occitanie : Vous êtes ancien maire de Toulouse, c’est vous qui étiez en poste quand l’usine AZF a explosé ce 21 septembre 2001, vous aussi qui avez été à l’initiative de cet Oncopole, où Ici Occitanie a fait le choix de venir ce matin, 25 ans après la catastrophe, cet institut de recherche contre le cancer, c’est plus qu’un symbole pour vous ?
Philippe Douste-Blazy : Oui, merci d’être là, merci de faire cet anniversaire-là, en effet. 10h17, 21 septembre 2001, je m’en souviendrai toute ma vie. Je suis dans mon bureau, j’entends un souffle, il y a un bruit terrible, les fenêtres s’ouvrent. Nous sommes dix jours après l’attentat de New York, donc je suis persuadé qu’il se passe quelque chose à la mairie. En fait non, je pars sur la rocade et je m’aperçois de la catastrophe : 30 morts, des milliers de blessés. Je pense à ces familles encore maintenant.
Aujourd’hui, 25 ans après, vous pensez encore à cette catastrophe régulièrement ?
Oui, parce que quand vous êtes maire et que vous devez gérer 6.500 blessés, vous devez transformer le CHU de Rangueil et de Purpan en hôpital de guerre, où ce n’est pas le premier arrivé qui compte, c’est le plus grave qui compte. Et tous ceux qui étaient de garde ce jour-là, vous le diront. Puis il y avait tous ces gens qui étaient au Mirail, ailleurs, qui n’avaient plus de fenêtres et qui n’avaient plus d’appartements. Donc il a fallu ouvrir les gymnases. Enfin, tout ça, c’est quand même des choses dans la vie de maire qui comptent.
On se dit même qu’il n’y a pas bien pire qui peut arriver quand on est à la tête d’une grande ville comme Toulouse. Comment est-ce que vous réagissez justement quand vous commencez à comprendre peu à peu ce qui est en train de se passer ?
Immédiatement, justement, vous avez joué un rôle très important. On va à la radio, on explique à tout le monde qu’il ne faut pas quitter la ville parce que les gens partaient, les péages étaient pleins, ils partaient vers les Pyrénées, en fait, ou alors vers Montauban.
Et ensuite, on a pris des psychologues qui ont beaucoup, beaucoup, travaillé, remarquablement travaillé par les radios, en parlant à tous, en disant que c’était terminé, que c’était calme, qu’on va y arriver, qu’il y aura des assurances, etc.
La première chose, c’est de ne pas céder à une certaine panique ? Alors qu’il y a toutes ces scènes qui sont comparables à des scènes de guerre, ces blessés sur les routes, sur la rocade, toutes ces images que l’on a pu voir.
C’était fou, les voitures étaient sur le toit. Moi, je suis allé avec la voiture de la mairie, c’était fou. Eh bien, vous voyez, on n’a pas voulu céder à ceux qui commençaient quelques jours après à se dire : « Ah, mais c’est bien, on va pouvoir faire de la promotion immobilière. » Non, on n’a pas voulu faire ça, on a voulu faire un lieu d’espoir là où nous avions été meurtris. C’est l’histoire, en réalité, de l’Oncopole.
Là, vous parlez de cet Oncopole que vous avez lancé vous-même en 2004. 25 ans après, quelles sont les plus grandes victoires selon vous pour cet Oncopole, devenu aujourd’hui le deuxième pôle de France de la lutte contre le cancer ?
Oui, c’est un des meilleurs pôles aujourd’hui en Europe. C’est surtout une équipe qui doit être fière. Moi, je n’ai fait que le début. Le groupe Fabre est venu pour faire la recherche privée, il y avait l’Inserm, le CNRS et le CEA pour la recherche publique, il y avait le CHU pour la partie hospitalière universitaire, il y avait Claudius Regaud. On s’est mis ensemble, et c’est ça, en fait, qui me rend le plus fier, parce qu’aujourd’hui, ce n’est pas compliqué, il y a 15 jours, le professeur Delord et son équipe, qui dirigent l’Oncopole, viennent de publier dans Nature un des plus beaux articles qu’on n’aura jamais fait, c’est-à-dire l’efficacité, très certainement, d’un vaccin thérapeutique contre la récidive de cancers ORL. Mais ça veut dire que demain, il y en aura d’autres.
Comment est-ce qu’on reconstruit une ville meurtrie par une catastrophe pareille ? Quelles ont été vos priorités, Philippe Douste-Blazy, dans les semaines, les mois et les premières années qui ont suivi l’explosion ?
D’abord, il y a eu un choix très compliqué pour moi, parce que la pression était énorme pour que, évidemment, j’attaque immédiatement Total (ndlr. propriétaire, par sa filiale, de l’usine AZF), ce qui est tout à fait normal.
Et puis je m’étais rendu compte à l’époque, quand il y a eu la marée noire avec le cargo Amoco Cadiz qui s’était éventré sur les côtes de Bretagne, eh bien ils avaient attaqué, sauf que ces grandes entreprises, elles ont les plus grands avocats au monde et, résultat, dix ans après, il n’y avait toujours rien. Il y avait toujours des procès, mais il n’y avait pas de résultat.
C’est David contre Goliath ?
C’est ça, c’est David contre Goliath. Donc moi, je n’allais pas rester avec des fenêtres ouvertes et des gens sans logement pendant dix ans. Et donc on a dit, voilà, ce n’est pas compliqué, on va attaquer très, très fort au pénal, y compris sur les personnes, sauf si vous réglez le problème tout de suite. Et là, il y a une personne qui est arrivée de chez Total qui s’appelle Patrick Timbart, avec lequel je me suis extrêmement bien entendu. Et on a fait, je crois, l’équivalent de 2 milliards d’euros qui se sont déversés sur l’ensemble de la région, et on en a profité, évidemment, pour dire : « Écoutez, le Stadium a bougé, refaites le Stadium, le Zénith a bougé, refaites le Zénith », etc.
Vous avez rapidement fait part de votre colère envers les assureurs qui n’ont, selon vous, pas fait le job. Ça n’a pas changé encore aujourd’hui ? Vous êtes toujours en colère ?
C’est terrible. Je crois que les banquiers et les assureurs, c’est quand même deux pans des professions — je ne parle pas de ceux qui travaillent chez eux — mais globalement, au niveau des responsables, je dirais, dans ce capitalisme financier pur, je pense qu’il va falloir revoir ça quand même, parce qu’on paie suffisamment de cotisations. Je pense qu’à un moment donné, lorsque les choses arrivent, il faut quand même que les gens soient indemnisés.
Vous considérez que Toulouse s’est bien relevée aujourd’hui, 25 ans après ?
Oui, Toulouse, c’est une ville absolument incroyable. On est passé troisième ville de France. J’y suis pour rien, je ne suis plus maire depuis longtemps, mais je trouve que, quand même, cette ville est assez extraordinaire. La seule chose que je pense, c’est qu’il faut faire attention parce que vous avez 20.000 personnes qui rentrent par an, 10.000 qui en sortent, ça fait 10.000 en plus chaque année. Attention, parce que si ça continue, entre Montauban et Martres-Tolosane, il ne va y avoir qu’une ville.
Donc moi, je serais d’accord, ce que j’avais fait à l’époque, d’ailleurs j’avais voulu faire, mais je suis parti entre-temps, c’était de faire une énorme forêt quelque part, pour qu’il y ait un peu d’espace vert pour nos petits-enfants.
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