Lutte contre le trafic de migrants : à Toulouse, l’Oltim traque les filières cachées derrière certains barbershops. Entre exploitation et espoir d’un titre de séjour, les enquêteurs dévoilent une réalité complexe du travail clandestin.
Le SUV Citroën immatriculé en « 13 » fend le flot de circulation déjà dense. « Une voiture saisie à Marseille qui nous a été attribuée dans le cadre des avoirs criminels », éclaire le conducteur.
Gyrophare, deux-tons. À vive allure, l’officier de police avale les berges bitumées du canal, tapissées d’akènes de platanes dispersés par le vent d’autan. Cauchemar des asthmatiques. Destination finale : le commissariat de Blagnac. Car le temps presse.
Le barber sans papiers voyage menotté
« Nous n’avons qu’une petite heure pour notifier la retenue de cet homme aux autorités », justifie le capitaine André Febvey, qui colle aux basques de la voiture ouvreuse dans laquelle un trentenaire aux cheveux gominés voyage menotté. Préfecture et parquet sont avisés dans les temps.
En cette veille de week-end, le nouveau chef de l’antenne OLTIM de Toulouse (Office de lutte contre le trafic illicite des migrants) accompagne l’un de ses groupes sur une opération de contrôle de barber shops, quartiers des Minimes et de Bonnefoy.
Quinze enquêteurs chevronnés
Soupçons de blanchiment d’argent. Emploi de main-d’œuvre sans papiers. Exploitation de la misère humaine. À tort ou à raison, les « barbers » – comme avant eux les kebabs – drainent dans leur sillage une sulfureuse réputation.
« Depuis un an, le phénomène explose », assure l’un des quinze hommes qui forment ce service à part de la police nationale. « Des enquêteurs chevronnés », évalue leur chef. « Pour les non-initiés, j’explique en général que l’on est la PJ de la Police aux frontières (PAF) ».
« Il fait croire qu’il est client »
Investigations au long cours, fouillées, parfois ordonnées par un juge d’instruction ou sur réquisitions du procureur. Contrôles sur simple initiative, comme c’est le cas cet après-midi d’avril*. Le travail dissimulé des clandestins fait partie des prérogatives de l’OLTIM. Et justement, le « loustic » débusqué dans un salon promettant au chaland « barbe à 8 euros » et « coupe à 13 euros » n’a pas été en mesure de présenter de document d’identité.
« Quand on est passés devant la vitrine, il coiffait quelqu’un. Dès qu’on est entrés, il s’est assis sur un siège pour faire croire qu’il était lui-même client », soupire l’officier. Tactique éculée. L’arrivée impromptue d’un agent de l’Urssaf et de plusieurs policiers en civil avec leur brassard orange ne passe pas inaperçue dans ce faubourg éventré par la future station de la ligne C du métro.
« Ces gens travaillent et sont aussi des victimes »
Blue-jean, sweat à capuche, baskets, regard fuyant, mine traquée. Le suspect est fouillé. « Par sécurité. Il faut être sûr qu’il n’a rien. On le fait quand même monter dans une voiture de police… ».
Qui est son employeur ? Depuis quand travaille-t-il dans ce barber shop ? Comment est-il arrivé en France ? Le ton est cordial, mais là encore, le temps presse. Contrairement à la garde à vue, qui peut s’étirer sur quarante-huit voire quatre-vingt-seize heures, la retenue n’en dure que vingt-quatre. Et les policiers doivent en apprendre un maximum sur ce trentenaire qui « lit le français mais le parle mal », de son propre aveu.
Récemment, le service – qui a compétence sur l’ex-Midi-Pyrénées – a décapité un gros réseau en Ariège. « Parfois, les dossiers débouchent sur de la traite d’êtres humains. Les personnes à qui nous avons affaire la plupart du temps ne sont pas des délinquants. Même s’ils sont en situation irrégulière, ces gens travaillent et sont aussi des victimes », souligne M. Febvey.
Exploités. Sous-payés. Précarisés. Mais prêts à tout pour survivre hors de la délinquance. Et l’espoir chevillé au corps d’obtenir un jour un titre de séjour valable.
Remonter les filières d’immigration clandestine
C’est précisément pour remonter les filières d’immigration clandestine et stopper ceux qui s’enrichissent sur le malheur des candidats au départ que ce travail de terrain est mené. Audition. Prises d’empreintes. Un petit cliché anthropométrique. « Il nous dit qu’il est Algérien ».
L’employé était déclaré mais n’a pas de papiers. Son employeur est convoqué pour s’expliquer sous quinze jours. « Il risque une fermeture administrative de trois mois à un an et une amende », synthétise le capitaine Febvey. La préfecture a tranché pour le barber sans papiers : OQTF (obligation de quitter le territoire français). Mais laissé libre. L’enquête ne fait que commencer.
Une lutte contre la criminalité sur trois fronts
C’est un peu la PJ de la Police aux frontières (PAF). Basé à Toulouse-Blagnac, avec une compétence sur l’ex région Midi-Pyrénées, l’OLTIM (Office de lutte contre le trafic illicite de migrants) compte un officier et une quinzaine de policiers, tous OPJ. Ce service d’enquêtes spécialisé lutte contre la criminalité organisée sur trois fronts.
Tout d’abord, le travail dissimulé des clandestins. « Nous procédons à de nombreux contrôles dans les secteurs BTP, restauration, commerce, gardiennage et agriculture », dévoile le commissaire divisionnaire Julie Galisson. Ensuite, l’immigration clandestine, de séjour ou de transit. « Il s’agit de démanteler les groupes structurés qui aident les candidats [à l’exil] contre rémunération ». Enfin, la fabrication et la fourniture de faux documents. « Nous travaillons en flagrance ou dans le cadre de commissions rogatoires », souligne le capitaine André Febvey, chef de l’antenne toulousaine. Surveillances, filatures, interceptions téléphoniques et perquisitions font partie du quotidien de ses troupes.
* Dans le cadre d’un Codaf (Comité opérationnel départemental anti-fraude)












