Entre Lectoure (32) et Astaffort (47), un tronçon de voie romaine bimillénaire traverse encore la campagne gersoise sans un seul virage. Construit à l’époque impériale pour relier les grandes cités d’Aquitaine, ce chemin de 5 kilomètres se parcourt toujours en voiture aujourd’hui, pratiquement intact. Un vestige d’une discrétion absolue, à quelques encablures de Toulouse.
Lactora, carrefour de l’Empire
Lectoure ne s’est pas construite par hasard sur son promontoire calcaire. L’antique Lactora, capitale des Lactorates, peuple aquitain proche des proto-Basques, prospère dès le Ier siècle de notre ère dans la plaine du Gers au pied de la colline. Sa position géographique en fait l’un des nœuds routiers les plus stratégiques de la province romaine de Novempopulanie : deux grandes voies impériales s’y croisent, l’axe Bordeaux-Narbonne d’est en ouest, et la route Agen-Saint-Bertrand-de-Comminges du nord au sud.
La cité prospère ainsi du Ier au IVe siècle avec entre 5 000 et 10 000 habitants, ses thermes, ses ateliers de potiers, ses temples perchés sur les hauteurs. Cet itinéraire nord-sud, mentionné sur la Table de Peutinger, la carte routière de l’Empire romain, remonte vers Auch avant de piquer sur les Pyrénées. C’est ce tracé, entre Agen et Lectoure, qu’un fragment extraordinaire a traversé deux millénaires sans presque changer de forme.
Une ligne droite de 5 kilomètres tracée par les légions
Entre Lectoure et Astaffort, la route actuelle n’est autre que l’ancien tracé romain. Sur 5 kilomètres, elle avance sans un seul virage à travers les coteaux gascons, droite comme une frontière, indifférente aux courbes du relief. Sous le bitume qui la recouvre, les grosses dalles posées par les ingénieurs romains sont encore là, visibles sur certains bas-côtés. La rectitude caractéristique de l’ingénierie romaine n’a jamais été démentie : les légions ne contournaient pas les obstacles, elles les ignoraient.
Dès le XIIe siècle, une charte de fondation de l’abbaye cistercienne de Bouillas la désigne sous le nom d’antiqua via, la vieille route, preuve que sa nature antique était déjà connue et reconnue au Moyen Âge. Les pèlerins de Compostelle qui passaient par Lectoure empruntaient eux aussi ces pavés vieux de mille ans à l’époque, qui en comptent aujourd’hui deux mille.
Rouler sur une route que César connaissait
Ce qui rend ce tronçon singulier, c’est qu’on peut encore y rouler. Pas un sentier archéologique balisé, pas une reconstitution muséale : une route ordinaire, empruntée par les habitants du coin comme raccourci entre Lectoure et Agen. La ligne des Hunaudières du Gers, disent certains riverains, avec ses faux-plats qui avalent les voitures dans le silence des collines. L’absence de virages donne une sensation étrange de vitesse et d’espace, celle d’une infrastructure taillée pour les convois militaires, pas pour les pare-chocs du XXIe siècle.
La route sert aussi de limite communale entre Lectoure et Castéra-Lectourois, ce qui explique en partie son entretien erratique : chacune des deux communes laisse à l’autre le soin de s’en occuper. L’Empire romain avait ses propres problèmes de compétences, mais il entretenait mieux ses routes.
Un département qui regorge de trésors enfouis
Le Gers n’est pas avare en surprises antiques. Éauze, l’antique Elusa, ancienne capitale de la Novempopulanie, abrite le musée du Trésor, l’une des plus importantes collections monétaires de l’époque romaine découvertes en France. La villa gallo-romaine de Séviac, près de Montréal-du-Gers, déroule 450 m² de mosaïques parmi les plus belles du Sud-Ouest. Plus récemment, l’oppidum de Latran à Pouydraguin, révélé par des fouilles en 2021 et une prospection géophysique en 2024, a mis au jour une agglomération fortifiée de la fin de l’âge du Fer bien plus dense qu’on ne le supposait, avec près de deux cents amphores importées d’Italie.
La voie romaine de Lectoure n’a, elle, pas attendu les archéologues pour se faire connaître. Elle est là, sous les roues, disponible pour quiconque passe dans le coin un dimanche et s’offre le luxe de prendre la petite route plutôt que la nationale.













