Un mois et demi après les Municipales à Toulouse, François Briançon, candidat de « la gauche unie » au premier tour, revient, à froid, sur l’alliance conclue par sa liste avec celle de l’Insoumis François Piquemal au second, et s’en explique. Il commente également les conséquences de cette stratégie politique et analyse les raisons de la défaite de la gauche. Interview.

François Briançon, vous êtes arrivé troisième au premier tour des élections municipales en mars dernier, avec 24,99% des suffrages exprimés, derrière l’Insoumis François Piquemal qui lui affichait 27,56% des voix, et Jean-Luc Moudenc qui en totalisait 37,23%. Au vu de cette position, vous avez annoncé le jour suivant fusionner avec la liste LFI pour le second tour. Comment cette décision a été prise ? Pouvez-vous expliquer quelle a été votre réflexion ?J’ai toujours dit que j’étais profondément animé par l’idée qu’il fallait rassembler la gauche. Et, de toute façon, je savais que quel que soit le cas de figure du premier tour, c’est-à-dire que François Piquemal soit en tête de la gauche ou que ce soit moi, il faudrait créer les conditions de ce rassemblement. Donc, c’est ce que j’ai fait, je n’ai pas hésité une seconde. C’est une décision que je n’ai pris seul, que j’ai partagé avec les organisations politiques qui étaient dans ma liste (Parti socialiste, Génération.s, Les Écologistes, le Parti communiste français, Archipel Citoyen, le Parti radical de gauche, Place publique, le Mouvement républicain et citoyen, Debout !, le Partit occitan et Nouvelle Donne, NDLR). Nous nous sommes réunis, nous en avons discuté, mais c’était déjà calé dans l’esprit de tous. L’objectif était de créer les conditions d’une alternance politique à Toulouse. Quand il y a deux listes de gauche au second tour, le rassemblement est la seule option pour la victoire. La question ne se posait même pas, la réponse était évidente. Dans cette élection comme dans toute autre forme d’élection. Nous avions la conviction que, dans tous les cas de figure, pour battre la droite, il fallait rassembler notre camp et rassembler la gauche. J’aurais préféré le faire en étant en pole position, mais les électeurs en ont décidé autrement.
« Les électeurs de gauche veulent l’unité »
Avez-vous été tiraillé entre les directives de votre parti, le PS, qui s’était positionné contre tout accord avec LFI aux Municipales, et les engagements pris auprès de vos colistiers ?Ce que le Parti socialiste a dit, c’est qu’il ne passerait pas d’accord national avec la France insoumise, qu’il n’y aurait pas une rencontre nationale entre les deux organisations pour étudier, au cas par cas, les différentes communes. Mais, bien évidemment, dans la mesure où il n’y avait pas d’accord national, chacun était libre de faire les alliances qu’il souhaitait au plan local. Et c’est ce que nous avons fait. Il y en a eu également à Brest, à Nantes, et dans beaucoup d’autres villes, même si ces cas de figures restent très largement minoritaires. Donc, je n’étais pas en contradiction avec les positions du PS. D’ailleurs, mes relations avec Olivier Faure, premier secrétaire national, sont tout à fait excellentes.
Pensez-vous, avec cette alliance avec LFI, avoir répondu aux attentes des électeurs de gauche ?Elle a été demandée par l’électorat. Et d’ailleurs, si François Piquemal a été en tête pour la gauche au premier tour, c’est peut-être parce qu’il a su mieux l’incarner que moi. Et puis surtout, elle correspond à ce que je pense et aux valeurs que nous défendions avec notre liste “Vivre mieux”. Nous avons donc respecté l’engagement qui nous avait été demandé par un certain nombre d’électeurs. Les électeurs de gauche veulent l’unité. Regardez aujourd’hui le débat sur la Présidentielle : 80% de l’électorat de gauche veut l’organisation d’une primaire pour choisir un candidat unique. Moi, je suis profondément animé par cette idée de l’unité de la gauche et du rassemblement.
Le non-report des voix de gauche au second tour minoritaire
Si cette alliance était souhaitée par les électeurs, par vos colistiers et par La France insoumise, comment expliquer, ou comment répondre, aux voix socialistes qui l’ont dénoncé, et qui la dénoncent encore aujourd’hui (François Hollande, Jérôme Guedj, Carole Delga, Jacques Lévy… les propres ex-colistiers comme Marc Sztulman, Florence Ginisty ou Émilie Dalix, NDLR) ou aux électeurs de gauche qui n’ont pas voté pour la liste fusionnée au second tour ?Au Parti socialiste, je n’est pas entendu à ce jour, à part deux ou trois personnes à titre personnel, remettre en cause le choix que j’avais fait. Ce choix m’appartenait, avec les gens de ma liste. Je n’ai pas entendu d’élus parlementaires ni Carole Delga, qui m’a soutenu avec beaucoup de force au premier tour, ni personne d’autre remettre en cause les choix que nous avons faits. Il peut y avoir des désaccords politiques avec la France insoumise, mais ils sont connus, ils ne sont pas nouveaux, ils existaient avant l’élection municipale, et quel que soit le choix que j’aurais pu faire, ils auraient perduré après. Cela ne veut pas dire qu’ils ont sauté de joie sur la table… Carole Delga m’avait prévenu : elle ne soutiendrait pas une liste d’alliance. En tout cas, publiquement, ils ne sont pas intervenus, je trouve cela politiquement juste. Je les remercie d’ailleurs de nous avoir laissés mener cette élection comme nous le souhaitions, de m’avoir laissé prendre mes responsabilités. Dans les discussions privées, beaucoup m’ont fait comprendre qu’effectivement, ils considéraient que la situation politique amenait la réponse à laquelle j’étais arrivé, c’est-à-dire l’accord. Je n’interprète pas les silences, ce qui est important en politique, ce sont les prises de position officielles.Quant aux électeurs de gauche, je n’ai pas l’impression qu’ils aient condamné cette alliance. Ceux qui l’ont fait sont minoritaires. Une large majorité des gens qui avaient voté pour moi au premier tour, se sont reportés sur le vote de François Piquemal au second tour.
« Ceux qui ont voté pour moi au premier tour et qui n’ont pas suivi au second sont-ils vraiment des électeurs de gauche ? »
Comment expliquez-vous alors la perte de voix entre le premier et le second tour (3 500 voix) sur le cumul des deux listes de gauche fusionnées, soit la vôtre et celle de François Piquemal ?C’est très difficile de savoir, il faudrait réaliser une analyse, que nous n’avons pas eu encore le temps de mener jusqu’au bout. A-t-on vraiment perdu beaucoup d’électeurs entre les deux tours ou la droite a-t-elle surmobilisé ? Je penche pour la seconde hypothèse, avec un très bon report de l’extrême droite avec qui Jean-Luc Moudenc a créé les conditions d’un rapprochement idéologique.
Mais il existe effectivement une partie, pas très importante, dont les voix s’étaient portées à gauche au premier tour, essentiellement sur ma candidature, qui n’ont pas été au rendez-vous au second, qui ont préféré soit voter blanc, soit voter directement pour Jean-Luc Moudenc. La conséquence étant que ce dernier est toujours maire de Toulouse, et c’est de leur responsabilité. Mais ceux qui ont voté pour moi au premier tour et qui n’ont pas suivi au second sont-ils vraiment des électeurs de gauche ? Si oui, c’est une partie de la gauche peu représentative et peu solide sur le fond, idéologiquement, qui a préféré le confort de ses convictions profondes plutôt que la possibilité d’avoir la gauche au Capitole. Il s’agit d’une gauche très bourgeoise, qui vit bien, qui n’a pas de problème de fin de mois, qui a toujours de grandes idées quand on parle de la situation internationale, des droits humains, de grands sujets de société, mais dès qu’il s’agit de partager… C’est une gauche qui a finalement les mêmes réflexes qu’une partie de la droite : d’abord défendre son pré carré et ses intérêts. D’ailleurs, c’est la même qui est très critique envers notre alliance avec une gauche qu’ils jugent infréquentable, mais qui ne trouve rien à redire quand Jean-Luc Moudenc met en troisième position de sa liste Olivier Arsac, qui était le représentant local d’Eric Zemmour il y a quelques années, quand Jean-Luc Moudenc aide à la constitution de la liste Reconquête, ou quand il fait une campagne infâme, où même ses propres colistiers sont gênés par le ton agressif. Tout cela ne les inquiète pas. En revanche, si je fais une photo avec François Piquemal, avec qui je fais campagne, c’est une infamie… Mais ils ne représentent que 4 à 5%, peut-être 10% de ceux qui ont voté pour moi au premier tour.
Un choix assumé
Au niveau de la Métropole, où les conseils communautaires se sont succédé pour installer l’exécutif, les groupes politiques se sont constitués. Vous ne figurez pas dans le premier groupe de gauche réunissant la majorité des élus socialistes, celui de Karine Traval-Michelet (maire PS de Colomiers). N’est-ce pas selon vous en réaction à votre alliance avec LFI ?Je n’ai pas vu de déclaration de Karine Traval-Michelet critiquant l’alliance. Elle n’a fait aucune déclaration entre les deux tours à cet égard. Elle a simplement dit ce qu’elle pensait de la France insoumise au plan national. Et je peux, d’ailleurs, sur un certain nombre de points, être en accord avec elle, mais elle n’a pas fait de déclaration allant à l’encontre de la décision que j’avais prise. Son groupe a choisi de passer un accord politique avec Jean-Luc Moudenc pour gérer la Métropole, et de ce fait de rassembler uniquement des élus des communes différentes de la ville-centre. Je respecte leur position, mais je ne la cautionne pas. Il était hors de question que je signe un accord politique de gestion avec Jean-Luc Moudenc, donc je n’aurais pas été à l’aise dans ce groupe. Ceux qui partagent cette opinion et moi-même avons donc constitué un autre groupe. Mais au-delà de ce dernier, Les Écologistes, les Communistes, les Divers gauche et les Insoumis sont également en désaccord avec ce pacte.
« Je ne regrette pas du tout ce choix et si je devais le refaire, je referai le même »
Avec le recul, vous assumez donc totalement votre choix d’alliance avec François Piquemal…Ce n’est pas un choix, mais une solution politique. Quand la gauche est mathématiquement en capacité de remporter la 3e ville de France, personne ne peut dire qu’il ne faut pas jouer cette carte. Parce que tout autre option aurait entériné la fin de l’élection pour la gauche dès le premier tour et la victoire de Jean-Luc Moudenc. J’ai créé les conditions pour essayer de faire gagner la gauche. Cela n’a pas suffi, mais je ne regrette pas du tout ce choix et si je devais le refaire, je referai le même. Tous les jours, des gens m’écrivent sur les réseaux sociaux, m’arrêtent dans la rue en me disant que j’ai fait le bon choix, que c’était difficile, mais il fallait le faire. Il n’y avait pas d’autre solution !















