Un soir de novembre 2023, Amélie a pris sa voiture sur son exploitation dans les Hautes-Pyrénées et a roulé jusqu’à Toulouse avant d’effectuer un demi-tour sur le périphérique ! Deux automobilistes l’ont évitée, pas le troisième, qui est mort deux heures plus tard à l’hôpital. L’agricultrice, très alcoolisée le soir du contresens, ne se souvient de rien. Black-out et douleurs devant le tribunal correctionnel de Toulouse
Son visage, taillé à la serpe, se tord. Cette femme torture ses mains, tente de cacher les larmes qui, très vite, mouillent sa figure. À la barre du tribunal correctionnel de Toulouse, Amélie souffre. Dans son dos, serrés sur un banc, se tiennent la compagne, les enfants, la sœur et le frère de Franck Guehl, 54 ans. Ce père et grand-père sortait d’un salon de l’auto et devait retrouver sa fille. Il a été percuté par le pick-up que conduisait Amélie, 35 ans.
« Vous vous êtes arrêtée sur la bande d’arrêt d’urgence une première fois. On voit d’ailleurs un homme en deux-roues qui vient vous parler, sans doute pour savoir si vous allez bien. Vous redémarrez et vous effectuez un demi-tour ! Sur le périphérique de Toulouse, un vendredi soir. Il est un peu plus de 23 heures », résume Nicole Bergougnan, l’air grave.
La conductrice acquiesce. « Je ne me souviens de rien… » Même pas une excuse, un crève-cœur qui torture cette femme qui compare Toulouse « à New York ». « Moi, je vis dans la montagne, avec mes bêtes. Je n’étais pas bien. Je ne sais pas pourquoi, ce soir-là, j’ai roulé jusqu’à Toulouse. »
Sept ans de prison requis
Dans sa voiture, un gros 4×4 à peine touché par le choc violent, les policiers ont découvert de nombreuses canettes vides. Et son alcoolémie a été mesurée à près de 1,5 g. « Deux ans plus tôt, vous aviez eu un accident en tracteur. Vous aviez 2,2 g d’alcool. Vous aviez suivi le stage de sensibilisation à la sécurité routière ? », s’inquiète la présidente.
Le hochement de tête confirme. Cette femme ne se souvient plus des deux heures trente de route, mais évoque son passé. « Les gendarmes ont su me mettre en confiance et j’ai pu déposer plainte pour le viol que j’ai subi quand j’avais 13 ans… Mais ça n’avançait pas, le procès n’arrivait pas », confie, visage marqué, la jeune femme. Depuis, l’auteur a été condamné à onze ans de réclusion criminelle. Mais entre-temps, Amélie a aussi passé six mois en détention après l’accident dramatique qu’elle a provoqué.
Ce vendredi soir du 10 novembre 2023, a-t-elle voulu se suicider ? La procureure ne cache pas ses interrogations. Me Jean-Charles Teissedre, avocat d’une famille unie dans le malheur, se pose la même question. « Un drame, cela peut arriver. Pas ça, pas après un geste volontaire », reproche la fille du disparu, privée « d’un père que j’adorais, d’un grand-père qui ne verra pas grandir ses deux petits-enfants ». « Ce n’est pas un accident corporel, c’est une accumulation de fautes graves », insiste la compagne de l’homme disparu. Leur fils, âgé de 9 ans, doit grandir seul. « Elle nous a volé la vie », conclut, abattue, cette femme digne.
Le manque d’explication, « mais aussi d’empathie », crispe la procureure. « Un an avant, vous aviez déjà eu un accident à cause de l’alcool. Et là, vous recommencez et vous nous dites : je ne sais pas ! Vous encourez dix ans de prison. Le choix de l’alcool, vous le faites seule, le choix de conduire aussi. » La procureure requiert sept ans de prison avec un retour en détention et l’annulation du permis de conduire.
« Ne pas ajouter du malheur au malheur »
Ces réquisitions provoquent la colère de l’avocat de la défense. « On ne soulage pas la douleur en augmentant la peine ! Cela ne règle pas l’absence », dénonce Me Nicolas Raynaud de Laage. Il appelle le tribunal « à la raison ». « Oui, c’est dramatique, mais cela reste un homicide involontaire aggravé par l’alcool. Et le fait qu’elle ne se souvienne pas, que ce soit à cause du choc, de l’alcool ou de son inconscient, ne change rien. Vous devez raison garder, ne pas ajouter du malheur au malheur ! »
Le tribunal condamne Amélie à cinq ans de prison, dont 49 mois avec sursis probatoire. Son permis de conduire est annulé avec interdiction de le repasser avant dix ans. « Pour les six mois qui restent à exécuter, vous verrez avec le juge d’application des peines de Tarbes », prévient la présidente.
Amélie est repartie vers la montagne, les yeux remplis de larmes. Émus, soudés, les proches de Franck Guehl paraissaient un peu soulagés.














