Route de Launaguet à Toulouse, Philippe Sancho pétrit son pain sous la menace d’une faillite imminente. Le tribunal lui réclame 75 500 € de farine déjà payée en liquide, mais il n’a aucune preuve. L’artisan dénonce une machination. Manque de rigueur ou escroquerie ?
« Le tribunal me demande des sommes que j’ai déjà payées ! » Philippe Sancho n’en démord pas. Le boulanger, longtemps installé rue Achille-Viadieu à Toulouse, se retrouve au bord de la faillite à la suite d’une décision du tribunal de commerce. La justice le somme de rembourser sa dette à son minotier. En réalité, la somme globale exigée s’élève à 75 500 euros – comprenant une dette principale de 58 700 euros, les intérêts cumulés et une indemnité forfaitaire -, le tribunal ayant jugé la créance « certaine, liquide et exigible ».
Du « blé » en espèces au cœur du litige avec le minotier
Sauf que Philippe affirme s’être déjà acquitté d’une partie de ces montants. Peu rigoureux dans la conservation de ses pièces comptables, le boulanger des Délices de Viadieu, aujourd’hui installé route de Launaguet au nord de Toulouse, s’est fourni durant des années auprès d’un minotier historique du bassin toulousain. Comme c’est parfois l’usage dans l’artisanat traditionnel, une partie des transactions s’effectuait en espèces.
« Tous les quinze jours, je lui donnais une enveloppe », confie l’artisan, qui assure n’avoir jamais eu le moindre litige d’impayé avec son ancien partenaire. Les difficultés ont surgi lorsqu’un grand groupe a racheté le moulin local. Face à la hausse des tarifs qui a suivi cette reprise, le boulanger a décidé de se tourner vers la concurrence. Selon lui, les relations se sont alors immédiatement tendues, et le repreneur a choisi de porter le litige devant le tribunal de commerce. L’artisan lie ainsi l’apparition soudaine de cette dette à sa volonté de changer de partenaire commercial.
Pour trancher la bataille comptable, une expertise graphologique demandée
Ce différend va désormais se jouer devant la cour d’appel, Philippe Sancho réfutant formellement l’existence de cet arriéré de factures. Du côté de la minoterie, la position reste ferme. « Nous sommes droits dans nos bottes », réplique le gérant. « On a repris une affaire et ni dans sa comptabilité, ni dans la nôtre n’apparaissent les versements en liquide. Il n’y a aucune trace. »
Pour étayer ses demandes, la minoterie a produit de nombreux bons de commande. Défendu par Me Judith Amalric-Zermati, Philippe Sancho soutient que les signatures apposées sur ces documents sont des contrefaçons manifestes. Une plainte a d’ailleurs été déposée en avril 2025 pour tentative d’escroquerie et usage de faux. L’artisan dénonce une usurpation d’identité et réclame une expertise graphologique afin de démontrer la fraude.
Le témoignage ambigu de l’ancien propriétaire
Pour prouver sa bonne foi, le boulanger a également sollicité le témoignage de l’ancien gérant du moulin, sans succès. Contacté, ce dernier confirme que des sommes ont bien été versées et devraient figurer dans les bilans. Selon lui, la dette du boulanger s’élevait déjà « à environ 30 000 euros » au moment de la vente du moulin. « Nous n’en étions pas à 60 000 euros de mon temps », précise-t-il, tout en estimant que le boulanger fait preuve de mauvaise foi : « Il devait déjà de l’argent, n’a jamais contesté les relances. Il payait un peu toutes les semaines, mais pas assez. Il aurait pu rester avec les repreneurs et trouver un arrangement, il a préféré partir. »
Un argument que réfute la défense de l’artisan. « Quand vous êtes en retard d’un paiement de 60 000 euros, en principe, on vous relance immédiatement et on cesse de vous livrer de la farine », s’exclame Me Judith Amalric-Zermati. Pour l’avocate, « sortir cette dette du chapeau dix ans après, comme par hasard, traduit une volonté claire de faire couler mon client ».
L’accès à une expertise graphologique, initialement rejetée par les juges de première instance, reste le point central avant l’appel qui devra trancher sur la validité des preuves fournies par chacune des parties. En attendant, l’avenir de la boulangerie toulousaine est en sursis : Philippe doit payer avant d’aller en appel.












