L’avocate toulousaine Myriam Guedj Benayoun représente les intérêts d’une jeune fille de 11 ans, que nous appellerons Chloé. Elle vient de déposer une plainte pour « agressions sexuelles » à l’encontre de Jérôme Barella, soupçonné du meurtre de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers.
La Dépêche du Midi : Vous avez déposé une plainte, ce mardi 16 juin, à la gendarmerie d’Auch (Gers), pour « agressions sexuelles ». Des faits qui auraient été commis par Jérôme Barella sur votre jeune cliente âgée de 11 ans au moment des faits présumés. Que pouvez-vous nous en dire ?
Me Guedj Benayoun : La jeune fille a été auditionnée ce lundi par la brigade des familles, à Auch, par des enquêteurs spécialisés dans le cadre d’une audition dite « Mélanie » (NDLR : auditions menées par des enquêteurs spécialisés et dans un cadre approprié). Cette audition a beaucoup aidé ma cliente à se mettre en confiance et à parler des faits dont elle a été victime. À l’issue de l’audition, l’enquêtrice nous a indiqué l’ouverture d’une enquête pour agression sexuelle sur mineur de 15 ans.
A-t-on une idée de la période pendant laquelle les faits auraient eu lieu ?
Pour elle, il est compliqué de situer précisément les faits sur un calendrier, mais tout laisse à penser que cela aurait commencé à l’été 2025.
Votre cliente évoque auprès d’une amie des scènes et des comportements qu’elle trouvait étranges. À quels moments ces agressions présumées auraient-elles eu lieu ?
Oui, dès les tout premiers week-ends passés chez son amie, elle a évoqué la rencontre avec ce père de famille (Jérôme Barella) qu’elle connaissait déjà depuis longtemps, parce qu’elle et son amie se fréquentaient depuis la crèche. Mais ce papa a deux visages : un côté très accueillant, et l’autre côté, beaucoup plus inquiétant, qui lui faisait peur, à cause de certains comportements qui la dérangeaient vraiment. Elle décrit plusieurs scènes d’agressions sexuelles survenues à différents moments lors de ses week-ends là-bas.
Cela pouvait survenir la nuit ou pendant des activités de la vie quotidienne. Par exemple, à la piscine ou lors des fameuses soirées pyjama organisées dans la famille Barella, pendant les week-ends où elle était invitée.
Dans quelles circonstances votre cliente était-elle amenée à se rendre au domicile des Barella ?
C’était toujours une demande de la famille Barella adressée à l’ASE (Aide sociale à l’enfance de Tarn-et-Garonne), pour savoir si elle pouvait passer le week-end là-bas, puisque c’était une enfant placée et qu’il fallait obtenir des autorisations spécifiques. Le week-end, en général, elle rentrait chez ses propres parents, mais parfois elle restait chez son amie en fonction des autorisations.
Elle fait des premières confidences à une amie, au sein du foyer de Saint-Clar (Gers), en mars 2026. Que se passe-t-il ensuite ?
Effectivement, elle va spontanément arrêter de se rendre les week-ends chez son amie, n’en parlant d’abord à personne, même pas à cette amie, car elle savait qu’elle rapportait tout à son père ; elle avait donc peur de se confier à elle. Elle n’en parle à personne parce qu’elle a peur, mais aussi honte.
En février 2026, une camarade du foyer lui confie avoir elle-même été victime d’agressions sexuelles ailleurs, ce qui l’encourage, à son tour, à parler de ce qu’elle a subi chez M. Barella. Cette amie juge que cela est trop grave et, ensemble, elles vont en discuter avec les éducateurs. Les éducateurs, logiquement, alertent leur hiérarchie, laquelle effectue un signalement auprès du procureur de la République d’Auch.
Selon nos informations, le parquet d’Auch renvoie alors le signalement au juge des enfants de Montauban chargé du suivi et de la protection de votre cliente.
Il est dit que le procureur de la République d’Auch aurait transmis ce signalement au juge des enfants, à Montauban, en charge du dossier de ma cliente, ce qui est normal pour qu’elle soit informée. Après le signalement, ni la jeune fille, ni l’équipe éducative, ni l’ASE n’ont eu de retour de la justice concernant les faits dénoncés.
Cela a marqué ma jeune cliente, parce qu’à ses yeux, c’était important de parler et elle était soulagée de l’avoir fait, espérant que cela permette de protéger son amie – la fille de Jérôme Barella – même si elle n’a jamais été témoin d’agissements de ce monsieur envers sa propre fille. Elle pensait aussi à toutes les autres petites filles invitées lors de ces soirées pyjama, car plusieurs amies partageaient parfois ces moments.
Combien d’autres amies étaient présentes lors de ces soirées chez la famille Barella ?
Le plus souvent, elle était seule avec la fille de M. Barella. Parfois un copain de la fille de M. Barella était là, ou quelques autres amies, mais c’était rare. Cependant, elle savait que d’autres soirées pyjama étaient organisées, car son amie lui en parlait. D’ailleurs, il y a peu, elle en a reparlé à son papa, en lui disant « Tu sais, papa, voilà ce dont j’ai parlé ». Les parents étaient de toute façon au courant, car l’ASE avait transmis l’information.
Pourquoi ce signalement connu dès mars 2026 est-il resté lettre morte ?
Je sais bien que le parquet refuse de parler de problèmes systémiques. Ce que je constate à travers mes nombreux dossiers, c’est que lorsqu’il s’agit de signalements ou de plaintes pour violences sexuelles faites à des enfants, ils sont tous traités avec beaucoup de retard. Ce n’est pas parce que le parquet ne veut pas s’en occuper, mais parce qu’il est complètement submergé.
Notre société entière ne veut pas regarder en face le fléau des violences sexuelles faites aux enfants. Elle préfère idéaliser la figure du « bon père de famille », « le gendre idéal » et qu’ainsi, ces signalements, ces plaintes, de façon inconsciente, ne sont pas prioritaires. La réalité, c’est que le scénario est le même partout, à Auch, Toulouse, Paris, Marseille ou Dunkerque. Les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs sont toujours reléguées au second plan.
Aujourd’hui, qu’attend votre jeune cliente de la justice ?
Elle est toute jeune, elle a 12 ans, 11 à l’époque des faits. Elle ne peut même pas imaginer que sa parole puisse ne pas être crue. À cet âge, elle pense naïvement qu’elle sera entendue et crue. Heureusement, lors de son audition, les enquêtrices lui ont confirmé qu’elle avait bien fait de parler, ce qui lui a permis aussi d’évoquer beaucoup plus de faits que ce qu’elle avait d’abord confié aux éducateurs. En fin d’audition, elle a précisé que, pour l’instant, elle ne se souvient que de ces faits-là. Quand on lui demande s’il pourrait y en avoir d’autres, elle ne dit pas non, car c’est trop difficile à formuler. Ce n’est pas étonnant : à cet âge, les victimes peuvent difficilement tout dire d’un coup, il y a la dissociation, le déni, la mémoire traumatique pour se protéger.
Se sent-elle coupable, ou se dit-elle que cela aurait pu lui arriver ?
Ma cliente est aussi bouleversée par l’affaire Lyhanna. Elle en a pleinement conscience et en est même très choquée. Oui, elle a ce sentiment de culpabilité. Elle se dit presque responsable, pense que si elle avait pu parler plus fort et plus tôt, Lyhanna serait peut-être encore là. C’est incroyable pour une enfant de 12 ans d’avoir une telle lucidité, d’autant plus sur sa propre histoire et sur la personnalité du mis en cause.
Elle estime qu’elle n’a pas su se faire entendre ?
Elle ne le formule pas exactement ainsi, mais elle s’en veut pour plusieurs choses. Sa mère, comme beaucoup de mamans, l’avait mise en garde, lui rappelant de se méfier des inconnus, des risques de violence, mais là, c’était quelqu’un qu’elle connaissait, que tout le monde connaissait. L’enquêtrice le lui a d’ailleurs redit : « M. Barella, tu le connaissais, ce n’était pas un étranger. » Malgré tout, elle s’en veut de ne pas avoir réussi à « crier plus fort » pour être entendue.











