Dans son livre « Performer, la méthode », Claude Onesta revient sur les sept années de préparation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris au sein de l’Agence nationale du sport. Un parcours semé d’embûches que l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de handball raconte à travers un récit qui décortique sa méthode de travail avec ses équipes pour parvenir à la réussite des athlètes français aux JO. Un témoignage sans détour, franc et direct.
Claude, dans votre livre « Performer, la méthode » (voir encadré), vous décrivez la préparation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris comme manager général de la haute performance au sein de l’ANS comme un « marathon de souffrances ». Qu’est-ce qui a été le plus difficile à supporter dans cette aventure ?
Alors, « marathon de souffrances », peut-être que le terme est un peu excessif, mais ce fut un marathon de difficultés et des difficultés que je n’avais pas imaginées, parce que moi, j’ai reçu cette mission comme une mission d’intérêt général. C’est-à-dire, en gros, on reçoit les Jeux, on saura les organiser, par contre, ce qui risque de gâcher la fête, c’est la performance médiocre des athlètes français. Donc on me confie la réflexion, puis l’action à mener pour que ça n’arrive pas et que les résultats soient meilleurs. Et je me dis, naïvement peut-être, que tous les acteurs du sport français allaient se réunir pour cet événement, qui est ni plus ni moins, à mon sens, le plus grand événement de l’histoire du sport français. Parce que les Jeux olympiques, ça reste le plus grand événement sportif. Et à domicile, puisque la dernière fois, c’était il y a cent ans et que personne ne peut nous en parler. C’est la première fois où on va recevoir le monde entier et qu’on va devoir être évalué par nos capacités à faire, mais aussi à performer.
L’adhésion dans le mouvement sportif n’était pas totale ?
Je me dis, d’évidence, tout le monde va se réunir, va se fédérer pour que ça marche et qu’on réussisse cette mission ensemble. Bon, j’étais naïf, mais pas longtemps. J’ai vite compris que quand j’arrivais, les gens étaient plutôt respectueux de mon parcours et de mes résultats. Je connaissais la plupart des acteurs, je les connaissais bien, dans les fédérations notamment. Et j’ai vu que je dérangeais, quoi.
Parce que vous bousculiez la grosse machine du ministère des Sports ?
L’administration, je pense que j’ai vite compris que je ne pouvais pas attendre grand-chose d’elle. D’abord parce qu’elle n’avait pas grand-chose à donner et qu’elle était tellement centrée sur elle et sur son devenir… Pour moi, elle a abandonné la mission qui était la sienne de s’occuper des autres. Mais c’est le modèle, ce n’est pas propre à l’administration des Sports. Mais particulièrement cette administration, elle finit par pondre des normes et des règles qui, tout compte fait, protègent le système pour l’empêcher d’imploser ou de devoir se modifier. Sauf que tout ça ne se fait pas, je dirais, au bénéfice des gens qui veulent avancer, des gens qui veulent initier. Et donc, j’ai été confronté à cette difficulté. C’est-à-dire, on me nomme pour que je ne fasse pas comme les autres faisaient, puisque c’est ce qui produisait les résultats insuffisants. Et pour autant, les seuls que j’ai autour de moi, ce sont ceux-là. C’est-à-dire ceux qui étaient les organisateurs du système précédent.
La haute performance serait incompatible avec l’administration sportive en France ?
Je pense qu’elle est incompatible, peut-être que là encore le mot est excessif, mais ce qui est sûr, c’est que la façon dont elle fonctionne ne prend pas en compte la réalité de ce qu’est la performance sportive. La performance sportive, c’est un système qui va prendre des gamins à l’âge de dix ans, douze ans, et qui, petit à petit, va les amener vers le plus haut niveau, en organisant cette pratique. Et ça, en France, ça se fait de manière plutôt efficace. Ça mérite d’être revisité, amélioré, mais globalement, le système, il est plutôt opérationnel. Par contre, ce qui n’est pas opérationnel, c’est vraiment la gestion de la haute performance. C’est-à-dire, quand tu fais partie des meilleurs mondiaux, comment tu deviens le meilleur ? Ou comment, quand tu es huitième, tu montes sur le podium et tu prends une médaille ? Et ça, le système de l’administration française, il est trop général. Il pond une solution et il essaie de l’appliquer à tout le monde. C’est l’inverse qu’il faut faire. Plus tu vas vers le très haut niveau, plus il faut singulariser les projets, plus il faut les individualiser. Et donc il faut, et c’est ce qu’on a fait, se rapprocher au plus près de cette performance dans chaque discipline pour aller étudier pour chaque discipline quels sont les points faibles et quels sont les éléments qui risquent de générer l’échec. Et plus tu vas faire ça, plus tu vas effectivement résoudre de manière individualisée et apporter les outils et les solutions adaptées qui vont faire qu’on va s’éloigner de cet échec et on va plutôt aller vers la performance. Et ça, c’est un système qui est un système expert. Or, le propre d’une administration, ce n’est pas d’être experte, c’est une gestion généraliste des problèmes.

La méthode Onesta a finalement donné des résultats probants pendant ces JO.
Bon, je n’y suis plus. Quand j’y étais (à l’ANS, NDLR), je pense qu’on a fait bouger les choses. Et encore une fois, je suis clair, passer de 33 médailles à Tokyo à 64 médailles, trois ans plus tard, sensiblement avec les mêmes athlètes et les mêmes staffs d’encadrement, ça veut dire que là, on a influencé la performance. Et là, je suis très lucide, ce n’est pas la perf d’Onesta, parce que ce n’est pas moi qui ai fait les gains des médailles. C’est qu’on a mis les gens dans des situations où la perf était devenue une nécessité, et il fallait aller la chercher sans se raconter des histoires. Et effectivement, on a presque prouvé à chaque acteur que sa perf était possible. Parce que tant que tu crois que ce n’est pas possible, tu ne fais pas ce qu’il faut pour que ça arrive. Donc il y a un moment, il faut bousculer le système. Et le système dans les fédérations, moi, j’ai vécu dedans, donc je connais parfaitement le fonctionnement, c’est un peu le système des copains. Les gens sont des gens de bonne volonté, ils veulent que ça marche. Petit à petit, il a fallu redonner de l’ambition, redonner de l’engagement à nos staffs, à nos coachs, pour qu’ils aient le sentiment de devoir aller au bout des choses pour aller chercher peut-être le truc qu’ils n’osaient plus regarder.
À 69 ans, à quoi ressemble la vie de Claude Onesta aujourd’hui, puisque vous êtes officiellement retraité ?
Oui, je le suis et je prends plaisir à l’être, franchement, parce que j’ai fini l’expérience olympique et paralympique cramé. J’ai puisé dans mes réserves pour aller au bout. Donc j’avais besoin de récupérer, besoin d’être un peu plus là pour les miens que je ne l’avais été jusque-là. Donc je prends du plaisir à ne faire que ce que j’ai envie de faire, à dire oui quand ça me plaît, à dire non quand ça ne me plaît pas. Et donc je suis moins dans l’urgence que je ne l’ai été.
Y a-t-il quelque chose en particulier que vous prenez le temps de faire ?
Je continue à réfléchir beaucoup parce que j’ai besoin de regarder ailleurs. Je ne me satisfais pas de ce que je sais ou de ce que j’ai déjà compris. Il faut que je cherche à aller chercher. Il faut que je cherche plus loin. Donc, j’aide les autres à chercher. J’observe les autres pour mieux comprendre peut-être ce qu’ils devraient mettre en œuvre. Et je fais ça dans des domaines qui sont assez variés, parce que j’aime. Après, mon occupation personnelle, c’est de pouvoir prendre du temps pour moi, prendre du temps pour les miens, prendre du temps avec mes amis, et de temps en temps, participer à l’académie des coachs. C’est un truc qui m’intéresse parce qu’on grandit depuis maintenant une quinzaine d’années. Mais petit à petit, on fait entrer dans l’enceinte de ce groupe de réflexion des coachs plus jeunes, qu’on essaie de faire grandir, d’accompagner. Donc ça aussi, ça m’intéresse, ça me maintient en activité.













