Les bailleurs sociaux privés du quartier du Mirail ont créé il y a sept ans un groupe d’agents de sécurité de choc pour empêcher l’installation du narcotrafic dans les HLM. Son modèle s’exporte dans d’autres villes. Mais il pose aussi la question du recul de l’État dans les quartiers sensibles.
En 2019, les bailleurs sociaux privés du Mirail à Toulouse ont créé le GITeS, pour « Groupement interquartiers de tranquillité et de sûreté ». Une force de sécurité privée qui patrouille dans les HLM pour lutter contre les incivilités, les dégradations, et l’occupation des immeubles par les dealers. Ni policiers, ni simples agents de sécurité, la trentaine d’agents du GITeS a créé un modèle qui ressemble presque, même s’ils s’en défendent, à une police de proximité privée. Le reportage de Marc Bertrand pour franceinfo et ICI Occitanie.
Deux camionnettes grises filent à travers les barres HLM du quartier du Mirail, à Toulouse. À l’intérieur, les agents en gilet pare-balles et casquette renforcée, polo siglé du logo du « GITeS » sur l’épaule, s’approchent d’un point de deal : « Là, vous avez les guetteurs qui nous voient arriver », observe Morgane, la cheffe de groupe. « On va aller prendre contact. »
Sur les murs, des flèches rouges et un tag « 24/24, 7/7 » indiquent le point de vente, installé dans un hall d’immeuble. On croirait une descente de police : les agents débarquent à dix, avec un maître-chien, qui se place face aux dealers qui squattent sur des canapés. « Tu nous lâches le chien ? », crie, bravache, un guetteur. Morgane est sereine : « La chose qu’on leur demande, c’est qu’ils quittent complètement la résidence, et tout ce qui est déchets, donc les sodas, fast-food, canapés, fauteuils, ils doivent les récupérer et partir avec. »
« Ils nous cassent les c***, ils peuvent rester des heures »
« Au début, on a pris des pierres et des mortiers, ça a été très compliqué », assure Morgane : « Il a fallu sept ans de travail pour arriver à ce que vous voyez aujourd’hui« . Devant elle, les adolescents se mettent à traîner leurs fauteuils et à quitter les lieux. « Et il suffit qu’on lâche le terrain pendant une semaine pour que ça reparte comme il y a sept ans. »
« Ils ne sont pas là pour gêner le trafic, ils sont juste là pour voir si les bâtiments sont propres. Si c’est sale, là ils nous cassent les couilles, et ils peuvent rester des heures », affirme un des guetteurs, 15 ou 16 ans tout au plus, torse nu et tee-shirt enroulé autour de la tête pour masquer son visage. « Avant-hier ils sont restés quatre heures. Je les vois plus souvent que ma mère !«
La plupart des agents du GITeS sont des anciens des forces de l’ordre, comme Morgane, qui a démissionné de la police nationale après la suppression de la police de proximité. Joueuse de rugby à haut niveau, elle gagne aujourd’hui la paie d’un major. Les petites mains du trafic de drogue, elle les connaît par leur prénom. « S’il-te-plaît ! », gronde-t-elle devant un des guetteurs qui a laissé des ordures derrière lui. « Morgane, ça va, j’ai ramassé ! », boude l’adolescent.
« En général, entre 10 et 15 minutes maximum quand on a bloqué le point de deal, le gérant appelle les guetteurs au téléphone et demande à nous parler pour savoir quel est le problème. » Si les guetteurs n’ont pas vidé les lieux, ils se font rappeler à l’ordre par leur patron. « Le point ne peut plus tourner, les acheteurs font demi-tour, alors les dealers se font rappeler à l’ordre, ils nettoient tout et s’en vont ailleurs ».
Un HLM protégé, mais pas celui d’en face
Les agents n’ont pas d’arme. Ils ne mettent personne en garde à vue. Mais le temps qu’ils occupent le terrain, les locataires peuvent sortir tranquillement les enfants au parc, comme cette maman qui n’ose pas trop parler : « Franchement, ça marche. Ils sécurisent les bâtiments, on se sent plus en sécurité ici. » Le numéro du centre d’appel du GITeS est placardé dans les halls des HLM où il intervient. Les locataires peuvent les appeler pour signaler une nuisance ou une occupation illégale.
De l’autre côté de la route, les guetteurs délogés attendent patiemment le départ de Morgane. « Pendant que je te parle, ça vend toujours, mais en face », sourit, goguenard, un des adolescents. C’est presque la routine pour eux. Tant que le GITeS est là, ils ont déménagé leur point de deal provisoirement dans la cité d’en face.
Une dame à sa fenêtre crie aux dealers : « Dégagez, dégagez ! » Mais les agents n’interviennent pas. Rémi, le directeur du GITES, explique que les dealers sont dans un immeuble qui n’est pas sous contrat avec sa société. « Ils déplacent le problème, ils ne le règlent pas« , souffle un habitant du quartier. « On ne me paie pas pour le régler », répond Rémi Vincent, le directeur du GITeS. « Je ne suis pas préfet d’Occitanie. Moi je travaille pour les bailleurs sociaux, mais une fois que les perturbateurs sont sortis des résidences, c’est la mission de la police et de l’État, pas la mienne. »
Au Mirail, les services du GITeS coûtent 2,5 millions d’euros par an aux neuf bailleurs sociaux privés qui l’emploient, pour la sécurisation des logements de 20.000 locataires. La société vante ses résultats, enquêtes de satisfaction des locataires à l’appui. Mais le bailleur social public, qui gère la moitié des logements du quartier, ne se paie pas leurs services. « Une autre société a remporté le marché », assure-t-on du côté de Toulouse Métropole Habitat, sans en dire davantage.
Ce qui fait dire à Bruno Bartocetti, secrétaire pour la zone Sud du syndicat de police Un1té, qu’on confie au privé une mission que l’État n’a plus les moyens de remplir : « La police nationale est dépassée, c’est la vérité. Donc on donne plus de pouvoir aux polices municipales, on crée des groupes de sécurité, et ça donne une sécurité à plusieurs vitesses. En fonction des moyens que peuvent avoir une municipalité ou des bailleurs sociaux, on va pouvoir se payer une police entre guillemets de proximité, qui devrait rester à la police nationale et à l’État. »
« Ils font de la proximité, mais pas de la police »
Au commissariat de police, en plein cœur quartier du Mirail, le commissaire divisionnaire apprécie au contraire le travail du GITeS. Tant que chacun reste dans son rôle : « Le GITeS fait de la proximité, oui, mais ils ne font pas de la police », appuie Julien Dugay. Le chef de la division Toulouse rive gauche dit qu’il ne manque pas d’effectifs : une trentaine de policiers supplémentaires sont arrivés au Mirail depuis 2019 pour renforcer sa BST, la brigade spécialisée de terrain qui patrouille tous les jours dans les cités. Il a aussi reçu des renforts d’enquêteurs : « L’action du GITeS se voit sur la propreté des points de deal, sur le comportement des dealers vis-à-vis de la population. C’est un continuum, c’est un tout : nous, on harcèle les points de deal, on a démantelé la moitié des 40 points de deal du Mirail. On fait notre part du travail, ils font la leur, pour améliorer la qualité de vie des habitants ».
Le GITeS fait partie des rares forces de sécurité privée à être invitées aux réunions de sécurité avec la préfecture et la police, avec qui il partage régulièrement des renseignements issus de ses agents sur le terrain.
Le groupe a déjà exporté son modèle au-delà de Toulouse, à Nice et Montpellier, où ils ont formé des groupes de sécurité privée similaires. Et des bailleurs réfléchissent à l’expérimenter ailleurs en France. Le GITeS pourrait même ouvrir des succursales dans des villes moyennes ailleurs en France.
https://www.francebleu.fr/occitanie/haute-garonne-31/toulouse-31555

















