Le 5 août 2025, un incendie parti du village de Ribaute, dans les Corbières audoises, a tout dévoré sur son passage. Dix-sept mille hectares parcourus en moins de deux jours, onze mille brûlés, une femme morte, seize communes ravagées. Dix mois plus tard, le massif se relève lentement. Très lentement. Et une nouvelle onde de choc vient de traverser le territoire : un agent de l’ONF a été mis en examen début juin.
L’ogre des Corbières, un bilan qui dépasse l’entendement
Surnommé “l’ogre des Corbières”, le mégafeu de Ribaute reste à ce jour le pire incendie survenu en France depuis cinquante ans. Déclenché le 5 août 2025 sous l’effet conjugué d’une sécheresse extrême et de vents violents, il a parcouru six kilomètres à l’heure au plus fort du brasier. En moins de quarante-huit heures, la moitié d’un département brûlait.
Le bilan est lourd. Une habitante de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, âgée de 67 ans, a perdu la vie. Une vingtaine de blessés, dont plusieurs pompiers. Trente-six maisons détruites, autant de familles dispersées. Jusqu’à 2 500 sapeurs-pompiers mobilisés en simultané, avec l’ensemble des moyens aériens nationaux. Le feu a été fixé le 7 août, mais n’a été officiellement déclaré éteint que le 28 août par le préfet de l’Aude.
Des paysages calcinés que la nature reprend, très lentement
Dans les Corbières, la cicatrice est encore là. Partout. Les troncs noircis, les pentes pelées, les sols compactés par les flammes. “Le paysage, c’est désolant, c’est toujours tout noir”, confie l’ancien maire de Ribaute à la presse.
L’Office national des forêts a affiné les dégâts grâce à des données satellitaires croisées avec des observations de terrain. Résultat : le feu a touché 30 % de boisements plus ou moins denses, 59 % de garrigues et landes, 11 % de zones agricoles. Quatorze forêts communales ont été endommagées sur 1 691 hectares. La forêt domaniale de Thézan-des-Corbières, site emblématique du sinistre, a été ravagée sur près de 300 hectares. Au total, 240 000 m³ de bois ont été totalement brûlés ou partiellement endommagés lors des cinq incendies qui ont frappé l’Aude cet été-là. Des volumes colossaux.
Dix mois après, les paysages commencent à reverdir timidement. Par endroits seulement.
Les forestiers au chevet du massif : fascines et régénération naturelle
Le 13 mai dernier, l’ONF organisait une visite de terrain à Thézan-des-Corbières. Sécurisation des zones sinistrées, restauration des sols, accompagnement de la repousse : les agents forestiers sont à pied d’oeuvre depuis plusieurs mois avec des techniques bien particulières.
Les fascines en sont l’exemple le plus concret. Des arbres abattus perpendiculairement à la pente pour former de gros tas de bois mort qui bloquent l’érosion. “Le but, c’est d’éviter les glissements de terrain. La terre fine va venir se déposer contre ces tas de bois pour favoriser la régénération naturelle“, explique un conducteur de travaux de l’ONF. L’idée directrice : ne pas replanter massivement, mais accompagner ce que la nature fait elle-même. Éliminer ce qui freine la repousse des chênes verts, les laisser pousser. Selon l’ONF, il faudra environ trente ans pour retrouver un couvert forestier similaire à celui d’avant l’incendie.
Un territoire en reconstruction, entre arrêtés et sentiers rouverts
Sur le plan administratif, les choses bougent. En mars 2026, un arrêté préfectoral a déclaré d’intérêt général et d’urgence les travaux d’exploitation des bois incendiés. Quinze communes des Corbières sont concernées. Plus de mille propriétaires forestiers ont été contactés pour leur proposer de confier gratuitement l’exploitation de leurs parcelles au conseil départemental de l’Aude, qui dispose désormais de deux ans pour intervenir.
Côté randonnée, une étape symbolique a été franchie le 13 mai : le sentier cathare GR 367, fermé depuis le lendemain de l’incendie, a été rouvert par arrêté préfectoral. Pour y parvenir, 93 kilomètres de sentiers ont dû être sécurisés, plus de 2 000 arbres traités. Les Formations militaires de la Sécurité civile, cinq bûcherons de l’ONF : des semaines de travail. La fréquentation touristique du massif reste en berne depuis le drame, “personne n’a envie de passer des vacances dans un endroit où tout est dévasté”, résume l’ancien maire de Ribaute. La réouverture du GR 367, juste avant la saison estivale, tombe donc à point nommé.
L’enquête rebondit : un agent de l’ONF mis en examen
Le 4 juin 2026, un nouveau coup de tonnerre. Trois agents de l’Office national des forêts ont été placés en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur l’origine du feu. Deux ont été relâchés sans poursuites. Le troisième a été mis en examen pour “destruction involontaire par incendie aggravée” et placé sous contrôle judiciaire par le parquet de Montpellier.
L’homme est soupçonné d’avoir déclenché l’incendie en jetant une cigarette mal éteinte depuis son véhicule de patrouille. Des agents chargés de défendre la forêt contre les incendies, potentiellement responsables du pire feu de ces cinquante dernières années. La stupéfaction est totale. “On est vraiment sous le choc, collectivement et individuellement”, a réagi un responsable local de l’ONF. L’ancien maire de Ribaute se dit “stupéfait” qu’un gardien de la nature puisse être impliqué dans un tel drame.
Le choc judiciaire s’ajoute au choc des flammes. Les Corbières n’ont pas fini de panser leurs plaies. Mais le territoire reconstruit, sentier après sentier, arbre après arbre, et n’entend pas disparaître sous les cendres.















