SÉRIE 2/5. Quarante ans après l’épopée mexicaine de 1986, Philippe Bergeroo replonge dans les souvenirs d’une Coupe du monde qui a marqué l’histoire du football français. Sélectionné parmi les vingt-trois Bleus d’Henri Michel mais jamais entré en jeu, l’ancien gardien du TFC a pourtant vécu de l’intérieur l’aventure d’une génération qui aurait pu être championne du monde. Entre l’annonce de sa sélection dans un bus toulousain, son rôle discret mais essentiel auprès du titulaire, Joël Bats, le Basque livre un témoignage sincère et lucide sur les coulisses d’un rendez-vous manqué. Récit.
En plein cœur de son Comminges, Philippe Bergeroo se plaît parfois à se promener… dans sa mémoire. Et autant dire que quarante ans après le Mondial 1986 de Mexico, édition où les Tricolores ont bien cru décrocher leur première étoile, l’ancien gardien du TFC et des Bleus n’a rien perdu. Pourtant, il fut le seul joueur convoqué à ne pas en avoir disputé une seule minute. Il n’en reste pas moins un témoin privilégié qui, à l’aube du lancement de la Coupe du monde 2026 – notamment organisée au Mexique – a accepté d’ouvrir certaines cases souvenirs, lui qui a eu la chance « de faire 1986, de faire 1998 (en tant qu’adjoint d’Aimé Jacquet, NDLR), aussi, de faire une Coupe du monde avec les filles (2015 au Canada) et une Olympiade (JO de Rio 2016) ». « Et comme je dis, pour un gars de Saint-Jean-de-Luz, c’est quand même pas mal », savoure-t-il.
« J’ai appris ma sélection dans le bus, je ne l’ai pas fêtée parce que Domergue était derrière moi et il n’était pas dans la liste »
25 avril 1986. Quelque part dans l’Est de la France, Philippe Bergeroo et les Toulousains s’apprêtent à défier Nancy pour l’ultime journée de première division. « Il fallait à tout prix gagner pour jouer en Coupe UEFA. Dans le bus, il y avait la radio, et à un moment, il y a eu l’annonce de la sélection des 23 : j’entends Joël Bats, Philippe Bergeroo et Albert Rust. Vraiment, ça m’a fait un plaisir énorme », se souvient l’ancien gardien des Violets (1983-1989). Pourtant, le moment n’est pas opportun pour laisser éclater sa joie. « Je n’ai pas bougé parce que derrière moi, dans le bus, il y avait Jean-François Domergue, reprend le Basque. Il était de Toulouse aussi, mais il n’y était pas dans la sélection. Donc je n’ai rien dit, j’ai tout gardé pour moi. » Jusqu’à toucher la terre ferme. « Quand je suis descendu du bus, j’ai dit ‘je suis désolé pour toi Jean-François’. Il m’a dit ‘merci’. C’est vrai que quand vous êtes sélectionné, vous avez une joie exceptionnelle, et que derrière vous, vous avez un ami de votre club qui n’y est pas, c’est compliqué », raconte celui qui était surnommé Choulibouli (tête d’oiseau, en basque, NDLR).
« Je racontais à Joël Bats des histoires de pêche à la truite »
Une anecdote qui voulait déjà dire beaucoup de l’état d’esprit du natif de Ciboure (Pyrénées-Atlantiques), d’autant que c’est Domergue, unique buteur du match, qui enverra les Violets en Coupe UEFA. Philippe Bergeroo le savait : sauf miracle, au Mexique, sa place était sur le banc. « Vis-à-vis de moi, les choses étaient vraiment claires, parce que Joël était un très bon gardien. Un très bon ami, aussi. Il fallait se mettre à disposition du gardien titulaire, si sur certaines situations, on le sentait un petit peu moins bien sur le plan psychologique. » Jusqu’à lui conter des histoires à l’accent chantant. « Il est de Mont-de-Marsan et moi je suis de Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, détaille l’homme de 72 ans. On se connaissait déjà avant le championnat d’Europe. Avant les matchs, Joël avait besoin de me sentir à côté, il me disait toujours ‘raconte-moi des histoires quand ton père t’emmenait à la pêche à la truite’. Et je le faisais avec beaucoup d’amitié. »

Une relation si particulière que, quand bien même Bats s’était chauffé les gants en repoussant le penalty du Brésilien Zico en quart de finale, Bergeroo avait soufflé à l’oreille du portier titulaire avant la séance de tirs au but afin de « lui rappeler quelques souvenirs et d’où on sortait ». Un rôle pas simple, personnellement, à endosser pour le produit de la formation girondine, très proche également de son coéquipier Yannick Stopyra et devenu une sorte de second entraîneur des gardiens plutôt que joueur. « C’est ce qui m’a permis, par la suite, quand j’ai arrêté ma carrière au TFC, de prendre le poste national des gardiens de but avec Henri Michel comme sélectionneur », préfère retenir Bergeroo, qui avait toutefois sorti la tenue début 1986 pour défier Andorre à Font-Romeu, puis le Guatemala – un mois après le match contre Nancy – à Tlaxcala (Mexique), « mais ça ne comptait pas non plus comme sélection ». Son moment à lui, finalement. « On sait très bien en commençant la compétition que c’est pratiquement mort, vous n’allez pas jouer […] Je me comportais comme un professionnel. Même si ce n’était pas toujours facile, je n’allais pas montrer mon état d’esprit psychologique », ajoute-t-il.

« On sait que c’est pratiquement mort, vous n’allez pas jouer »
Et puis les histoires de pêche à la truite n’auront pas suffi à empêcher Joël Bats de se faire crucifier en demies par la RFA (2-0). « Le problème, c’est qu’après le match du Brésil, on était déjà champion du monde. On a eu beaucoup d’orgueil. Ça a été un manque de respect vis-à-vis du football et de l’Allemagne. Contre la RFA, on a fait notre pire match. Le staff aurait dû, dès le lendemain, reprendre ça en main et leur dire que le plus dur commençait », analyse, avec beaucoup de recul, Philippe Bergeroo. Lequel garde quelques regrets : « C’était un groupe qui avait le potentiel pour être la première équipe française championne du monde. Mais par orgueil, on est passé à côté. C’est toujours comme ça : quand on croit qu’on est au-dessus des autres et qu’on n’a pas de respect pour l’adversaire, voilà ce qui arrive. »












