Comme nous vous le disions en février 2022 avec le Strigel adjugé 3,4 millions d’euros à la chapelle des Carmélites, Toulouse n’en finit pas de réserver des surprises à ses habitants. Une famille vivant aux alentours de la Ville rose vient d’apprendre qu’un portrait accroché dans sa salle à manger depuis des générations est en réalité une œuvre authentique du peintre caravagesque Nicolas Tournier, mort à Toulouse en 1639. Le tableau est passé en vente le jeudi 4 juin à l’Hôtel des ventes Vitry, estimé entre 40 000 et 60 000 euros.
Un portrait dans la salle à manger, hérité d’une arrière-arrière-grand-mère
L’histoire commence dans le plus grand anonymat.
Il y a deux ans, les commissaires-priseurs de la maison Fournié & Cortès sont appelés par une famille de la périphérie toulousaine pour estimer divers objets dans leur maison de famille. Une journée entière à passer en revue tableaux, bijoux, livres. C’est dans la salle à manger, parmi plusieurs œuvres accrochées là sans histoires, qu’un portrait retient l’attention. Un homme à l’épée, regard sévère, fond sombre. Sobre, presque austère. La famille ne sait à peu près rien de ce tableau, sinon qu’il est là depuis longtemps, hérité au XIXe siècle d’une lointaine arrière-arrière-grand-mère. Personne n’a jamais vraiment cherché à en savoir plus.
Ce jour-là, les professionnels repartent avec des photographies. Première estimation reçue depuis Paris : 3 000 euros. Pas de quoi s’emballer, mais quelque chose, dans la composition, l’éclairage, ce traitement particulier de la lumière, intrigue les commissaires-priseurs. Guillaume Cortès l’admet volontiers : “Cela nous a paru un peu étrange.”
Deux ans de démarches, une réévaluation qui change tout
En janvier 2026, le tableau est envoyé à Paris pour une expertise approfondie. La famille commence à s’impatienter. La réponse tombe en février 2026 : le portrait est réévalué à 40 000 euros. Soit plus de treize fois l’estimation initiale.
Inutile de décrire la réaction des propriétaires, qui pendant des années avaient dîné à quelques mètres de cette toile un peu mise de côté, sans lui accorder plus d’attention qu’aux autres. L’attribution est ensuite confirmée officiellement le 9 mars 2026 par Axel Héméry, directeur du musée des Augustins de Toulouse. Le doute n’est plus permis : la famille possédait sans le savoir une œuvre authentique du XVIIe siècle.
Nicolas Tournier, le grand nom oublié du Languedoc
Qui est Nicolas Tournier ? Un peintre né à Montbéliard en 1590, mort à Toulouse en 1639, dont le nom reste peu connu du grand public malgré une place majeure dans l’histoire de l’art régional. Rémy Fournié, commissaire-priseur, ne mâche pas ses mots : “Nicolas Tournier est le peintre du Languedoc le plus important du XVIIe siècle.” Formé à Rome entre 1617 et 1626, au contact direct des élèves du Caravage, il en adopte le réalisme saisissant, les contrastes violents entre lumière et ombre, cette manière de faire surgir les visages du noir.
Son chef-d’œuvre, Le Christ descendu de la Croix et le Christ porté au tombeau, est conservé au musée des Augustins. Redécouvert seulement en 1934, lors de l’exposition Les Peintres de la réalité, il n’a jamais vraiment intégré le panthéon populaire des grands maîtres. Ce qui explique, en partie, que son œuvre ait pu dormir dans une salle à manger toulousaine sans que personne ne le reconnaisse.
Le tableau mis en vente, intitulé Portrait d’homme à l’épée, est décrit par Rémy Fournié comme “rare”, tant les portraits de Tournier ayant survécu sont peu nombreux. Une hypothèse court déjà : il pourrait s’agir du comte de Baillet-Latour. L’éclat argenté du pommeau de l’épée, détail caractéristique, rappelle d’ailleurs le traitement visible sur le Saint Paul conservé aux Augustins.
Toulouse, terre de trésors insoupçonnés
La vente s’est tenue jeudi 4 juin à 14 heures à l’Hôtel des ventes Vitry, 4 rue Urbain-Vitry, dans le cadre des enchères de prestige de Fournié & Cortès. Le tableau était estimé entre 40 000 et 60 000 euros, et les commissaires-priseurs n’ont pas caché leur espoir qu’un musée se porte acquéreur.
L’histoire rappelle évidemment celle du tableau de Bernhard Strigel adjugé 3,4 millions d’euros en février 2022, lui aussi sorti de chez une famille toulousaine après plus de trente ans de tentatives d’identification infructueuses. Toulouse confirme, cas après cas, qu’elle abrite encore bien des trésors accrochés aux murs de ses maisons, sans que leurs propriétaires en aient la moindre idée. La question, désormais, est de savoir ce que vous, vous avez au-dessus de votre buffet.









