TEMOIGNAGE. Le 21 septembre 2001, à Toulouse, la catastrophe d’AZF arrachait Fred à la vie, laissant sa compagne anéantie à seulement 19 ans. Un quart de siècle plus tard, Camille Piantanida, autrice et illustratrice, brise le silence dans un livre bouleversant pour honorer la mémoire de son premier amour et célébrer la force de la résilience. Voici le témoignage poignant d’une jeunesse fauchée.
Le 21 septembre 2001 à 10 h 17, Camille Piantanida se trouvait en cours à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse. Ni au premier boom de l’explosion d’AZF, pas plus qu’au second, elle ne saisit la gravité de ce qui se passe. « Personne ne se doute alors que c’est l’usine qui a sauté. Personne », se souvient-elle. Le groupe d’étudiants se remet au travail, quand un professeur passe la tête dans le couloir, confirmant : « Ça serait AZF. » Pour la jeune femme, le monde vacille instantanément. Vingt-cinq ans après, Camille Piantanida raconte le traumatisme de cette journée dans un livre bouleversant intitulé « La vie est un jeu ».

Ce jour-là, sans attendre, Camille regagne à la hâte son appartement de la Côte Pavée « pour téléphoner à Fred… ». À cette époque sans téléphones portables généralisés, le fixe reste son unique cordon de sécurité. Frédéric, c’est son amoureux, sa passion depuis quatre ans, son passeur de bonheur. Il travaille sur le site d’AZF pour le compte de la SCLE, qui assure la maintenance électrique, depuis 2 ans. À l’époque, Camille a 19 ans, 11 mois et 17 jours et Fred a 27 ans. Leur histoire est stoppée net, la veille le couple fêtait ses quatre. « Ces années auprès de lui m’ont paru dix ans tant elles étaient intenses », reconnaît Camille.
« Quand je l’ai vu, j’ai senti une décharge »
Leur histoire d’amour avait pourtant débuté comme dans un roman, le 12 juillet 1997, sur un parking des Corbières lors d’un jeu de rôle grandeur nature. À 15 ans, vêtue d’un boubou de débutante et sa besace de sorts magiques à la main, Camille, la Nîmoise, croise le regard de Fred, 23 ans, le Narbonnais, sur le parking. Coup de foudre réciproque. « Quand je l’ai vu, j’ai senti une décharge. » Malgré leurs huit ans d’écart, ils « tombent fous amoureux. » En septembre 1999, alors que Camille vient de décrocher son bac et lui, un emploi sur le site d’AZF, le couple s’installe à Toulouse, découvrant l’ivresse de la vie à deux dans une grande ville, et sans savoir que le nouvel emploi de Fred « sonnerait le glas de leur histoire », en ce début d’automne.

Ce 21 septembre, tandis que Toulouse est complètement bloquée par l’explosion d’AZF, l’appartement de la Côte Pavée devient le QG de l’angoisse, amis et proches y débarquent spontanément pour chercher Fred. « C’était à l’image de son rayonnement », explique Camille, qui décrit son amoureux de l’époque comme un garçon solaire, généreux, rassembleur et aimé de tous. « Ce fut la journée la plus longue du monde, marquée par l’attente, et sans aucune info », raconte-t-elle aujourd’hui avec émotion. La nuit entière se passe à appeler les hôpitaux. Puis la terrible confirmation arrive : Fred figure parmi les 21 victimes de la catastrophe sur le site. Camille est anéantie.
« La chance de côtoyer un gars formidable «
Après un ultime adieu déchirant à l’hôpital de La Grave au petit matin, viennent les obsèques à Narbonne, la ville d’origine de Fred. Lors de la cérémonie, Gilles, son meilleur ami, insuffle un courage immense à l’assistance. « Quelque chose d’incroyable. Après l’avoir écouté ça, on se disait qu’on ne pouvait pas être en dépression dans la mesure où on a eu la chance de côtoyer un gars formidable comme Fred, un mec rayonnant qui faisait passer le bonheur des autres avant le sien. Donc, la moindre des choses, c’est de continuer à rendre honneur à cette chance qu’il nous a donnée. On est forcément animé d’un bonheur qu’on se doit de perpétuer », confie Camille.

Aussi pour se relever, Camille prend donc le parti d’utiliser cet atout incroyable qu’elle avait : « de l’amour et de l’amitié à n’en plus finir ». Ce sera dur, ce sera long. « Être veuve à 19 ans, ça fait grandir ».
« Je n’ai pas versé une seule larme »
Aujourd’hui, Fred aurait eu 53 ans. Camille, aujourd’hui autrice et illustratrice n’a jamais pensé à écrire un livre sur leur histoire, « et surtout, je n’avais pas envie », jusqu’à l’an dernier où elle ressent le besoin de lui rendre hommage. « Une fois que l’idée a germé, il m’était impossible de m’en débarrasser. Je me suis rendu compte qu’à force de ne pas parler de Fred, par pudeur, par respect, etc., on l’oubliait. On a fait des promesses le jour de la cérémonie. On a dit qu’on garderait toujours cette étincelle en nous, on n’a pas le droit de l’oublier. De plus dès qu’on appuie sur le bouton AZF, tout le monde a son anecdote à raconter. Et on a encore besoin de libérer cette parole. Les cicatrices ne sont pas fermées. Donc en écrivant ce livre, j’espère discuter de cette journée-là avec encore plein de gens qui vont pouvoir partager leurs émotions. »

Si ses souvenirs de cette vie à deux sont aussi vivants et intacts tant d’années après, c’est parce que la jeune femme avait consigné chaque bribe de son bonheur et du deuil dans des cahiers dont un Clairefontaine bleu. « J’ai d’abord fait un tout premier jet avec mes souvenirs et mes émotions d’alors. Ensuite, j’ai ouvert mes carnets. »
Durant ses trois mois d’écriture intense, Camille Piantanida s’est sentie « hyper heureuse et excitée. Je n’ai pas versé une seule larme mais j’avais la nuque complètement bloquée. J’étais tellement contente d’enfin ouvrir ses carnets, Fred a encore beaucoup à nous apporter maintenant, même à ceux qui ne le connaissent pas ».
Tom, son sauveur et le père de ses enfants
Indemnisée par les assurances à la suite du drame à hauteur de 120 000 €, elle fait le choix d’épargner cette somme pour financer l’achat de sa maison dans le Médoc, sans garder d’amertume envers la fatalité ou les suites judiciaires.
Désormais âgée de 44 ans, Camille a reconstruit une vie pleine de lumière et de pétillance près de Bordeaux. Elle partage son quotidien avec Tom, son « sauveur » patient, rencontré à la fac à Toulouse. Ensemble, ils élèvent avec bonheur leurs trois enfants : Mathurin (20 ans), Lison (18 ans) et Marius (14 ans). C’est à lui qu’elle dédie cet ouvrage.














