Associé au travail scientifique mené autour de l’exposition « Survivre à Auschwitz », inaugurée au Musée de la Résistance et de la Déportation ce jeudi, l’historien Tal Bruttmann revient sur une enquête de quatre années qui a permis de redonner un visage à seize survivants du camp, photographiés quelques jours après sa libération en 1945.
Qu’est-ce qui a déclenché cette enquête historique autour du fonds Schulz-Frydman exposé au musée ?
Au départ, un fonds a été déposé au musée, le fonds Schulz-Frydman, découvert par Claire Léger. Aucune trace de ce fonds n’existait dans les archives du musée. On a donc commencé à se demander ce qu’il représentait réellement. Parmi les documents remis, il y avait un livre dédicacé pour Paul Schulz. Ce livre a été croisé avec une photo prise à Auschwitz après la libération, montrant une quinzaine de rescapés posant avec une bannière du Parti communiste français. Cette photo n’était pas dans le fonds, mais connue ailleurs. Aucun vrai travail d’identification de ces personnes n’avait été mené. Avec Claire, on a croisé ces deux sources pour tenter de tirer le fil de cette histoire.
Où avez-vous trouvé cette photo et comment le rapprochement a-t-il été fait avec le fonds ?
La photo est conservée dans différentes familles de descendants des rescapés, et il existe aussi une copie au Mémorial de la Shoah. Ce lien a d’abord été fait par Claire. Elle a mené des recherches pour identifier les personnes du fonds. Ensemble, on a poursuivi ces recherches pour reconstituer les itinéraires de chaque personne présente sur la photo.
Qu’est-ce que cela apporte d’étudier ces destins individuels plutôt qu’une vision globale d’Auschwitz ?
D’habitude, les expositions sur Auschwitz expliquent ce qu’est le camp. Ici, ce n’est pas un « cours » : on ne voulait pas simplement décrire Auschwitz, mais montrer les parcours de ceux qui s’y sont retrouvés. C’est nouveau, à ma connaissance inédit : s’intéresser aux individus, à leur vie avant, pendant, après. Certains étaient des militants communistes, d’autres ont été arrêtés car juifs. À l’arrivée, tous sont déportés comme juifs. Cela permet d’incarner l’histoire de la Shoah, de la rendre concrète : derrière le million de victimes, il y a des personnes, des visages, des vies.
Leur survie s’explique-t-elle par l’entraide ?
Oui, c’est l’une des explications principales. Ces individus étaient impliqués dans les mouvements de résistance communiste, qui fonctionnaient comme des réseaux d’entraide à Auschwitz. Il faut nuancer : beaucoup en ont bénéficié sans survivre. Mais c’est un facteur qui a contribué à la survie de certains.
Avez-vous découvert des éléments inattendus dans l’enquête ?
Chaque travail de recherche amène de nouvelles connaissances. Beaucoup de ces rescapés avaient déjà témoigné après la guerre, car ils étaient des militants. On a pu observer comment les réseaux de solidarité fonctionnaient en détention, comment les affectations successives dans les différents camps se décidaient. Auschwitz, ce n’est pas un unique endroit, il y a une quarantaine de camps autour : les parcours varient énormément. Toutes ces circulations sont autant de réalités souvent peu connues.
Un cas vous a-t-il particulièrement marqué parmi ces seize personnes ?
Il y en a beaucoup. Samuel Thau, par exemple, arrêté avec toute sa famille à Toulouse : tous sont tués à l’arrivée à Auschwitz sauf lui. Macha Ravine, figure connue de la Résistance. Ou encore Heinrich Sussman, artiste autrichien qui a fui l’Anschluss, qui deviendra après-guerre un acteur culturel engagé contre le nazisme. Les profils sont très variés, il y a même une boulangère. Tous ces itinéraires résonnent avec l’histoire globale de la Résistance communiste.
Ces rescapés ont-ils gardé des liens après la guerre ?
Certains, oui. On les retrouve par la suite dans des livres de témoignages, des événements communs. Pour d’autres, on n’a pas vraiment de traces.
Comment avez-vous travaillé sur le projet, en termes de méthode ?
J’ai travaillé à la fois sur place, avec l’équipe du musée à Toulouse, et à distance. Il s’agissait de définir le fonds, structurer l’exposition, articuler la mise en récit selon les attentes du musée. Les recherches historiques et la documentation du parcours de chacun ont guidé la conception de l’ensemble.
L’exposition a-t-elle un aspect inédit par rapport aux précédentes ?
Oui, on a voulu innover, pas refaire une exposition de plus sur Auschwitz. Il y a par exemple une maquette du site montrant l’évolution du camp, des objets du fonds Schulz-Frydman ou prêtés par d’autres musées, et un récit construit à partir de ces documents rarement exploités ensemble.







