Perché à 950 mètres d’altitude dans les gorges du Conflent, le hameau d’En est l’un des villages oubliés des Pyrénées-Orientales. Ses maisons en ruine, son église romane et son silence absolu racontent l’histoire d’un lieu que ses derniers habitants ont quitté en 1955. Depuis, la montagne a repris ses droits.
Un nom d’une seule lettre, une histoire de mille ans
Il faut d’abord savoir que le hameau s’appelle En, et se prononce simplement “N”. Une curiosité qui résume à elle seule le caractère singulier de ce coin de Catalogne française. Rattaché à la commune de Nyer, dans le Conflent, le hameau d’En est niché à flanc de montagne, entre le roc de la Bigue et les gorges creusées par la rivière de Mantet. On n’y accède qu’à pied, par un ancien sentier muletier baptisé le Cami d’En, au départ de Nyer.
L’histoire du lieu remonte à l’an 864, date à laquelle les premières archives le mentionnent sous le nom de villa Emme. Un nom d’origine germanique, lié à une divinité païenne, qui s’est peu à peu contracté en deux lettres, puis en une. Au fil des siècles, le hameau passe entre les mains de l’abbaye Saint-Martin du Canigou, puis de l’abbaye Saint-Michel de Cuxa. Au début du XIXe siècle, En compte encore 65 habitants. Une petite communauté de montagnards, vivant de l’élevage, des cultures en terrasses et du travail dans les mines de fer voisines.
La double peine : les mines ferment, l’eau disparaît
Le déclin du hameau d’En tient à deux causes qui se sont combinées avec une implacable logique. La première est économique : les mines de fer d’Escaro, qui employaient les familles de la région, ont progressivement cessé leur activité dans la première moitié du XXe siècle. Avec elles disparaissait le principal revenu des habitants des hauteurs. La plaine, avec ses vallées plus accessibles et ses nouvelles opportunités, devenait une alternative de plus en plus difficile à ignorer.
La seconde cause est naturelle. À 950 mètres d’altitude, l’approvisionnement en eau a toujours été une question vitale. Les sources se sont peu à peu taries, et la vie quotidienne au hameau est devenue un combat épuisant. Entre les deux guerres mondiales, En ne comptait plus que trois familles, dont les enfants descendaient chaque jour à pied jusqu’à l’école de Nyer. Un quotidien d’une dureté que beaucoup ne voulaient plus imposer à leurs proches.
1955 : les derniers habitants éteignent la lumière
L’abandon fut progressif, mais il eut une date de conclusion nette. En 1955, les derniers habitants du hameau descendent définitivement s’installer à Nyer. Ce qui restait d’une communauté pluriséculaire se diluait dans la vallée, sans bruit et sans éclat. Derrière eux, les maisons vides, les terrasses agricoles que les herbes sauvages allaient rapidement recouvrir, et les murs qui commenceraient bientôt à s’effondrer sous le poids des hivers.
Depuis lors, plus personne ne réside à En. Soit plus de 70 ans d’abandon total, une durée qui a suffi à rendre le hameau méconnaissable. La végétation a englouti les anciens jardins. Les bâtisses, privées d’entretien, ont rendu les armes une à une face aux intempéries catalanes.
Ce qui tient encore debout : un joyau roman
Dans ce tableau de désolation, un édifice résiste. L’église Saint-Just-et-Saint-Pasteur, construite au XIIe siècle, se dresse toujours au milieu d’un pré jauni, légèrement à l’écart du reste du hameau. Avec sa nef unique, son abside semi-circulaire et son mur-clocher, elle incarne ce que l’architecture romane catalane a su produire de plus sobre et de plus émouvant. À ses pieds, les restes de trois tombes anonymes émergent du petit cimetière, dernières traces d’une présence humaine que la montagne n’a pas encore entièrement effacée.
C’est cette atmosphère particulière, entre mélancolie et beauté brute, qui attire aujourd’hui randonneurs et passionnés de patrimoine rural. Depuis Nyer, une vingtaine de minutes de marche sur le sentier muletier suffisent à atteindre ce silence habité par la mémoire. Un bout de Pyrénées-Orientales figé dans le temps, à portée de sac à dos.











