Sous la surface de certains lacs d’Occitanie dort une histoire que peu de promeneurs soupçonnent. Villages évacués de force, hameaux gaulois enfouis dans la vase, clochers noyés sous des milliers de tonnes d’eau : la région cache, littéralement, une part de son passé. Trois sites en particulier méritent qu’on s’y attarde, entre mythe tenace et réalité souvent plus troublante encore.

Celles, le “village englouti” du lac du Salagou qui n’a jamais coulé
C’est sans doute la légende la plus répandue de l’Hérault, et elle repose sur un malentendu aussi fascinant que l’histoire elle-même. Dans les années 1950, le département lance un projet de barrage dans la vallée du Salagou pour réguler les crues et irriguer les cultures fruitières destinées à remplacer une viticulture en surproduction. Le village de Celles, implanté à 143 mètres d’altitude sur ces terres rouges d’origine volcanique, se trouve directement dans la zone prévue pour la mise en eau, puisque la retenue devait monter jusqu’à la cote 150. Les 80 habitants sont expropriés, non sans heurts, et quittent le village à partir de 1964.
Sauf que la cote 150 n’a jamais été atteinte. Abaissée à 139 mètres, la surface du lac s’est stabilisée bien en dessous du village, qui s’est retrouvé dans une situation improbable : évacué, abandonné, mais pas submergé. Pendant des décennies, Celles est demeuré un village fantôme aux rues silencieuses, figé dans le temps. Aujourd’hui, une poignée d’habitants y est revenue et un projet de réhabilitation est en cours, d’autant que le site a été intégré au Grand Site de France Salagou-Cirque de Mourèze, labellisé en 2024. Sous les eaux, en revanche, dorment bien quelques terres et dépendances agricoles de la vallée, ce qui a largement suffi à alimenter la légende.
L’étang de Thau et ses fantômes gaulois enfouis dans la vase
Du côté de Sète, la rumeur est encore plus ancienne. Depuis des siècles, les pêcheurs de l’étang de Thau chuchotaient qu’une cité entière dormait sous leurs barques, une Atlantide languedocienne dont les cloches résonneraient encore les jours de brume. Les récits évoquaient des aqueducs s’évanouissant sous les flots, un fondateur mythique nommé Taurus qui aurait donné son nom à l’étang lui-même.
La vérité archéologique est à la fois plus modeste et profondément captivante. Denis Fonquerle, pionnier de l’archéologie sous-marine et découvreur de l’Éphèbe d’Agde, plonge dans l’étang avec son équipe à partir des années 1970, accumulant plus de 3 000 heures d’exploration et remontant quelque 700 objets des profondeurs. Ce qu’il trouve n’est pas une cité antique, mais un hameau gaulois de trois cabanes en roseaux, leurs fondations de chêne vert fichées dans la vase par deux mètres de fond. Des poteries, des outils, des traces de pêche et d’élevage : voilà l’Atlantide héraultaise, un village humble de l’âge de bronze englouti lors d’une montée des eaux de quelques mètres. Moins spectaculaire que la légende, mais guère moins étrange.
Naussac, le dernier village véritablement englouti de France
En Lozère, le drame est d’une autre nature, et d’une époque bien plus récente. Le village de Naussac détient un titre aussi singulier que douloureux : celui du dernier chef-lieu de commune englouti sous un lac de barrage en France, trente ans après Tignes. La décision de construire le barrage sur le ruisseau du Donozau tombe à la fin des années 1970, avec un motif hydraulique précis : réguler le débit de la Loire en été pour alimenter les centrales nucléaires situées en aval. Les travaux débutent le 1er octobre 1976.
La résistance des habitants est à la mesure du traumatisme annoncé. Les 6 et 7 août 1977, entre 30 000 et 40 000 personnes se rassemblent contre le projet, un chiffre vertigineux pour la Lozère. Cela n’y change rien. Au total, 70 maisons et près de 200 habitants sont expropriés, relogés dans un nouveau village construit plus près de Langogne. Le remplissage commence en novembre 1980, noyant Naussac et neuf autres hameaux sous ce qui devient un lac de 1050 hectares à 945 mètres d’altitude. Lors des étés de sécheresse, des ruines remontent à la surface, fantômes de pierre qui rappellent aux riverains ce que cette étendue d’eau a coûté.
Une région qui en cache plus qu’on ne le croit
Ces trois sites, tous accessibles en quelques heures depuis Toulouse, dessinent une Occitanie souterraine que l’on ne soupçonne pas depuis les rives. Le lac du Salagou, l’étang de Thau et le lac de Naussac ont en commun d’avoir effacé un morceau du territoire pour en créer un autre, souvent plus visité, parfois plus beau. Mais pour qui prend le temps de s’arrêter et d’écouter, l’eau parle encore.









