Toulouse a longtemps vécu au rythme de ses usines. Tabac, munitions, aéronautique : pendant des décennies, ces sites ont façonné l’économie et le quotidien de milliers d’habitants. Quand les machines se sont tues, la ville aurait pu raser et reconstruire à neuf. Elle a souvent fait un autre choix, bien plus audacieux.
La Cartoucherie, de l’armement à l’écoquartier vivant
Peu de lieux à Toulouse ont connu une métamorphose aussi radicale que la Cartoucherie. Nichée rive gauche de la Garonne, à l’ouest du quartier Saint-Cyprien, cette vaste emprise de 33 hectares appartient à l’État depuis 1802. Pendant plus d’un siècle, elle a produit des munitions pour l’armée française, sous le nom de l’atelier de fabrication de Toulouse. À son apogée, en 1885, le site employait 1 250 personnes et fabriquait jusqu’à 500 000 cartouches par journée de dix heures. Le GIAT, groupement industriel de l’armement terrestre, a poursuivi l’activité jusqu’aux années 2000, avant que le redéploiement industriel ne libère le foncier.
La ville a racheté le terrain en 2009, avec l’ambition d’y bâtir un quartier entier. Ce qui est sorti de ce projet dépasse largement le simple programme immobilier. Outre 3 600 logements et des commerces, deux halles industrielles du GIAT ont été préservées et réhabilitées par le promoteur Redman, avec les architectes Compagnie Architecture et OECO Architectes. Inaugurées en 2023, les Halles de la Cartoucherie accueillent aujourd’hui une halle gourmande de 3 000 m², des espaces de coworking, des salles de danse et de fitness, une librairie et un jardin couvert. La charpente en béton armé d’époque a été conservée, mise en valeur par des aménagements en métal et en bois, d’autant que la façade extérieure, classée au titre du PLU, a été restaurée à l’identique.
Les Halles Latécoère, berceau de l’Aéropostale devenu tiers-lieu
À Montaudran, au sud-est de la ville, trois grandes halles racontent l’autre grande épopée industrielle de Toulouse. Construites entre 1917 et 1918 à l’initiative de Pierre-Georges Latécoère, elles ont vu naître l’industrie aéronautique toulousaine, puis l’Aéropostale, cette compagnie qui reliait la France à l’Amérique du Sud via le Maroc, avec des pilotes comme Mermoz et Saint-Exupéry aux commandes.
Les trois nefs, d’environ 120 mètres de long sur 26 mètres de large chacune, ont longtemps somnolé après la Seconde Guerre mondiale, classées patrimoine immatériel de l’histoire industrielle de Toulouse. C’est la Région Occitanie qui a piloté leur réhabilitation, pour un budget de 32,8 millions d’euros. Livrée en 2020 par le cabinet Taillandier Architectes Associés, La Cité offre aujourd’hui 13 954 m² consacrés à l’innovation collaborative et durable, avec espaces de coworking, salles de réunion, et zones d’expérimentation ouverte. Le bâtiment reste physiquement imbriqué dans la piste classée de l’Aéropostale, ce qui donne au lieu une charge historique difficile à retrouver ailleurs à Toulouse.
La Manufacture des tabacs, usine de nicotine devenue campus universitaire
Moins spectaculaire dans sa reconversion, mais tout aussi emblématique, la Manufacture des tabacs est l’un des exemples les plus anciens de réhabilitation industrielle à Toulouse. Implantée allée de Brienne, dans le quartier des Amidonniers près du Bazacle, elle a produit des dérivés du tabac de 1894 à 1979, à une époque où la culture du tabac était encore bien ancrée dans la région.
Laissée à l’abandon pendant plusieurs années, l’ancienne manufacture a été rachetée et transformée en annexe de l’Université Toulouse-I-Capitole en 1996. Depuis, elle accueille des amphithéâtres, des salles de cours et des espaces administratifs, si bien que des milliers d’étudiants en droit et en économie travaillent aujourd’hui dans des murs qui sentaient autrefois la feuille séchée. Les façades de brique, les volumes généreux et la hauteur sous plafond caractéristiques des bâtiments industriels du XIXe siècle ont été préservés, donnant au campus un caractère que les constructions universitaires contemporaines peinent souvent à égaler.
Ces trois sites dessinent une Toulouse qui n’efface pas son passé industriel, mais le transforme. Plutôt que de raser pour reconstruire à zéro, la ville rose a appris à faire de ses vieilles usines des lieux de vie, d’enseignement et de création. Une approche que d’autres friches encore en sommeil dans l’agglomération pourraient bien suivre dans les années à venir.













