Dans le Gers, quelques passionnés résistent encore à l’effacement de métiers que l’industrie aurait pu engloutir depuis longtemps. Tailleur de pierre à Dému, céramiste à Jégun, vannière à Valence-sur-Baïse : trois artisans, trois gestes ancestraux, une même obsession qui leur coûte parfois des années de vie entières. Transmettre, avant qu’il ne soit trop tard.
Christian Boé, le tailleur de pierre qui parle gascon
À Dému, aux portes de la Haute-Garonne, Christian Boé travaille comme on vivait ici il y a cent cinquante ans. Maître artisan tailleur de pierre et sculpteur, il signe ses œuvres sous le nom de Boethos, un nom d’atelier qui dit quelque chose sur la manière dont il conçoit son métier : pas une activité, une identité. Dans son atelier, le marbre, le grès et la pierre du pays se transforment en cheminées sur mesure, en sculptures animalières, en pièces uniques que rien d’industriel ne saurait reproduire.
Sa figure emblématique reste le taureau, imposant, épuré, taillé dans la masse. Mais il y a aussi les animaux de basse-cour, cochons, oies, lapins, chouettes, sculptés avec une ligne qui mêle précision technique et une pointe d’humour gascon difficile à expliquer mais impossible à rater. Ce n’est pas de la décoration, c’est une manière d’inscrire un territoire dans la matière.
Ce qui inquiète davantage, c’est que la taille de pierre traditionnelle se transmet encore, mais de moins en moins, et dans des cercles de plus en plus restreints. Les formations existent, les compagnons du tour de France perpétuent la filière, mais les ateliers ruraux qui travaillent la pierre locale, en lien avec l’architecture gersoise, se comptent sur les doigts d’une main.
Christiane Fitzpatrick, gardienne d’une faïence ressuscitée
L’histoire de la faïence d’Auch tient en peu de mots : née au XVIIIe siècle, disparue en quinze ans, oubliée pendant deux siècles. Christiane Fitzpatrick, maître artisan céramiste installée à Jégun, a décidé de ne pas laisser cette technique finir dans les archives. Dans son atelier, elle maîtrise chaque étape du processus, depuis le façonnage de l’argile jusqu’à la cuisson dite “grand feu”, en passant par la peinture sur émail cru qui donne à ces pièces leur caractère si particulier.
Les décors sont peints en bleu de cobalt, parfois safran ou polychrome selon les modèles, sur un fond blanc immaculé. Le résultat a la même élégance froide que les intérieurs bourgeois du XVIIIe siècle que cette faïencerie était censée orner, puisque c’est précisément ce que Christiane cherche à restituer : non pas un souvenir, mais une technique vivante, praticable, transmissible.
C’est là que le mot “gardienne” prend tout son sens. Elle ne conserve pas une recette dans un tiroir, elle l’exerce, elle l’enseigne, elle la défend contre l’oubli d’autant plus activement que personne d’autre dans la région ne le fait. La question de la succession reste entière, ce qui en fait l’un des savoir-faire artisanaux les plus fragiles du Gers à ce jour.
Chantal Fouillade, la vannière qui tresse une chaîne humaine
À Valence-sur-Baïse, dans son atelier de 65 m² ouvert sur une petite boutique, Chantal Fouillade tresse de l’osier cultivé en France depuis qu’elle a tout quitté en 2017 pour apprendre ce métier. Reconversion professionnelle, six mois de formation intensive auprès d’une maître artisan vannière, puis l’installation, la clientèle locale et touristique qui se construit au fil des saisons, et les stages d’initiation qu’elle propose à son tour.
C’est là que son parcours prend une dimension qui dépasse la simple activité artisanale. Chantal a reçu un geste, elle le transmet. L’osier, le rotin, le cordon végétal : chaque tressage est une pièce unique, car la vannerie ne se mécanise pas, ne se délocalise pas, ne se résume pas à un patron reproduit à l’infini. Il faut des mains, du temps, et quelqu’un pour montrer.
Ce mouvement de transmission directe, de maître à apprenti, reste le seul moyen concret de faire survivre ces techniques face à l’industrialisation, puisque les gestes en question n’existent que dans des corps qui les pratiquent, pas dans des manuels. Ce que Chantal Fouillade protège à Valence-sur-Baïse, c’est exactement cela : une chaîne humaine que chaque maillon rend un peu plus solide.
Si vous n’avez pas encore poussé la porte d’un atelier artisanal dans le Gers, c’est peut-être le bon moment, car certains de ces savoir-faire n’auront plus de gardiens dans dix ans.













