ENTRETIEN. On suffoque avec ces fortes chaleurs. Sociologue et maître de conférences en sociologie de l’environnement à l’université Jean-Jaurès à Toulouse, Pierrick Chalaye apporte ses réponses sur les dégâts du réchauffement climatique et les solutions que l’État et les institutions pourraient apporter pour limiter ces hausses de températures.
Comment vivre la succession des canicules que connaît cet été la France ? Quelles conséquences pour les personnes les plus vulnérables ? Comment les inégalités sociales jouent-elles un rôle primordial ? Comment revoir l’habitat, l’environnement, le travail, etc. ? Autant de questions qui se posent à Toulouse comme ailleurs, quand on enchaîne « période de fortes chaleurs » sur « période de fortes chaleurs ». Pierrick Chalaye, sociologue à l’université Jean-Jaurès à Toulouse, pose un regard sur ces questions et apporte des pistes.
On vit la troisième canicule. Risque-t-on d’en vivre d’autres cet été ?
Répondre à cette question est difficile. Il faut bien comprendre que la canicule d’aujourd’hui sera la norme des prochains étés : 40 °C en septembre sera banal. On peut avancer cette tragique spirale : des étés très secs, très chauds, absence d’eau et de forts incendies. Tout cela, on le sait depuis les années 1960-1970 ! Mais une grande partie de la classe politique et des grandes entreprises a regardé ailleurs et continué à vivre sans y penser.
Quels sont les publics les plus touchés par cette situation ?
Ce sont évidemment les publics les plus vulnérables : enfants, seniors, personnes malades, femmes enceintes, certains métiers très exposés comme le BTP, employés agricoles, restauration, les métiers du ménage. Les personnes en situation de précarité : celles logées dans des bouilloires thermiques, à l’exemple des personnes logeant sous les toits avec 45 °C, contraintes de dormir dehors et celles sans domicile fixe, de plus en plus nombreuses depuis dix ans. Les quartiers très bétonnés en périphérie des villes, éloignés de toute végétalisation, sont bien sûr plus touchés. Les inégalités territoriales, qui sont aussi des inégalités socio-culturelles, jouent un rôle majeur dans ce problème.
La climatisation est-elle ou non la solution ?
Mettre la climatisation individuelle, avec un coût d’installation très élevé, dans un logement mal ou peu isolé, ne règle rien. La climatisation partout, comme certains politiques le conseillent, est de plus impossible : le système électrique ne le supporterait pas. Un gros problème qui semble oublié.
Y a-t-il des solutions à appliquer urgemment ?
Des réponses urgentes sont à mettre en place : multiplier les lieux collectifs de « refuge » frais : médiathèques, piscines, etc. Les rendre accessibles et gratuits à tous. Rénover d’urgence, équiper les hôpitaux, les écoles, les Ehpad, etc. Ouvrir les parcs tard en soirée comme le font désormais plusieurs grandes villes. Il faut aussi repenser et rénover l’habitat et pas seulement donner des primes ici et là. Repenser les horaires de certaines professions (restauration, chantiers, etc.). Travailler sur les toits avec 45 °C est un suicide ! Et bien sûr végétaliser, verdir l’espace public. Ne pas planter seulement quelques arbres à l’heure des élections… Arrêter l’imperméabilisation des sols et l’étalement urbain qui transforment les surfaces naturelles en zones bétonnées, faisant un barrage à l’infiltration naturelle de l’eau. Des actions à mettre en place qui ne doivent pas oublier la solidarité envers les autres, ses proches, ses voisins. Ces gestes réduisent souvent les dégâts humains.
Selon vous, l’État a-t-il été à la hauteur ?
Lorsqu’on voit l’état des hôpitaux, des écoles, des maisons de retraite, on ne peut que répondre « pas du tout ». L’accord de Paris de 2015 est enterré depuis longtemps. L’État ne gouverne que dans l’urgence sans prendre la situation dans sa globalité. Un sujet pourtant devenu essentiel pour le public. Car le climat et l’environnement sont certes des questions de santé publique mais aussi socio-économiques. N’oublions pas que les pluies torrentielles, les méga-feux, les inondations, etc., sont autant de phénomènes climatiques extrêmes qui impactent aussi l’eau, l’électricité, l’agriculture, etc. Les gouvernements doivent à la fois éviter le déni et les solutions simplistes comme la climatisation.
Depuis le Covid, la santé mentale des Français s’est dégradée. Cette situation météorologique risque-t-elle de l’empirer ?
Absolument. Les phénomènes caniculaires impactent non seulement le physique (fonctions cardiaques, cérébrales, circulatoires, etc.) mais aussi les fonctions cognitives, le stress, la fatigue avec la fameuse « éco-anxiété » qui rend le public de moins en moins apte à gérer ses émotions, entraînant notamment des accès de colère, voire de violences ou, à l’inverse, de la tristesse et de la dépression.











