À seulement 30 ans, Franck Pourteau a décidé de mettre un terme à sa carrière professionnelle. Une petite surprise pour le grand public, mais pas forcément pour le principal intéressé, dont les projets pour le futur ne manquent pas. Bien au contraire. Entretien.
Franck, pourquoi cette décision ?
C’est facile. J’ai deux enfants et je suis séparé de la maman. Ils habitent sur Bordeaux, et le fait d’être à Agen est facilitant pour moi. Je n’avais plus envie de déménager, imposer cela à mes enfants, changer de rythme, alors qu’on avait trouvé un bon équilibre. Soit je prolongeais à Agen, et c’était très bien, soit j’arrêtais. J’ai aussi eu une opportunité professionnelle à côté. Cela a été plus facile de l’accepter. Quand je suis revenu de blessure, on m’a dit qu’on ne me gardait pas. Je n’ai pas eu de scrupules à me dire que j’arrêtais. Dans la foulée, j’ai appelé mon agent et j’ai dit « on arrête là, on passe à autre chose ».
N’avez-vous pas été tenté de trouver un nouveau club professionnel ?
J’espère que j’aurais pu. Mais j’ai pris la décision assez tôt, donc je n’ai même pas eu l’once d’un quelconque contact. Après, cela a été facile, oui et non, parce qu’on renonce à un rêve. Même si j’ai déjà accompli ce rêve, je l’arrête. On va dire que cela a été mûrement réfléchi pendant les vacances de Noël. J’en ai discuté avec ma famille, avec tout le monde. Quand j’étais petit, je n’imaginais pas faire autant. Il y a des moments où j’aurais pu faire mieux, mais je ne suis pas quelqu’un qui vit avec des regrets. J’ai eu une belle carrière. J’ai pas mal de matchs en Top 14, en Champions Cup. J’en suis très content.
Pour un jeune d’Arudy, le chemin était tout tracé vers le rugby…
Je le disais souvent quand j’étais à Rouen, où ce n’est pas une région très rugby. Chez nous, dans les petits villages, s’il y a un terrain, c’est un terrain de rugby. Il n’y a pas de foot. C’est le rugby et la pelote basque. C’est donc tout naturellement que je suis allé vers le rugby. Mais c’était aussi ma passion. Je sortais de l’école, je prenais le vélo, j’allais au stade. J’ai toujours vécu rugby. Mon père a été l’un de mes premiers éducateurs. C’est de la transmission, de la famille.
Vous partez d’Arudy pour le Stade Toulousain, puis vous faites vos débuts en pros au Racing, deux des plus grands clubs…
Ce sont de sacrés souvenirs. Moi, le petit gars d’Arudy, quand Toulouse m’appelle, j’ai 14 ans. Quand j’étais petit, j’avais tous les maillots du Stade. C’est mon club de cœur. Donc, quand ils t’appellent, tu vis un rêve. Sachant qu’à l’époque, je refuse le pôle Espoirs de Bayonne. C’est magnifique. C’est là que je construis mes plus beaux souvenirs. J’ai le parrain de mon grand enfant avec qui j’ai joué là-bas. Je suis champion de France là-bas. C’est Toulouse, l’école toulousaine… Après, j’ai eu la chance d’être appelé par le Racing et d’avoir connu mes premiers matchs pros avec un groupe exceptionnel composé des meilleurs joueurs du monde. Il y a Carter, Szarzewski, Masoe, Imhoff, que des stars… J’ai eu la chance de jouer avec des joueurs planétaires.
Vous rejoignez ensuite Grenoble, que vous définissez comme votre club de cœur…
Après ma première saison en pros au Racing, la deuxième est plus compliquée. À l’intersaison, je me fais opérer du poignet. La concurrence fait que je n’ai pas l’opportunité de jouer. En janvier, Grenoble m’appelle comme joker médical. À 21 ans, tu ne réfléchis pas, tu y vas. Au final, je me retrouve titulaire pour la montée en Top 14. C’était incroyable. C’est pour ça que je le définis comme mon club de cœur, parce que c’est là que ma carrière débute réellement. À l’époque, le staff me fait confiance. Il y avait un joueur d’expérience, Burton Francis, passé par Agen. J’arrive et je lui prends la place de titulaire. Burton, sur les phases finales, n’est pas dans le groupe. C’est dire la confiance que m’accorde le staff. Puis, mon premier enfant est né là-bas. Ce sont plein de beaux souvenirs qui font que Grenoble reste un moment fort.
Avant un départ à Montauban en 2020…
Montauban, pareil, il y a eu des hauts et des bas. C’est un club avec pas mal d’anciens et de stars locales. La concurrence avec Jérôme Bosviel a fait que c’était plus difficile. Mais j’ai mon deuxième enfant qui est né là-bas. J’ai des amis, Jérôme, Maxime Mathy, Maxime Salles… J’ai gardé de très bons rapports avec eux. Après, en 2022, il y a Rouen. C’est là où je me suis le plus révélé. Pas forcément sur le niveau, mais sur la maturité et le leadership du poste. À Grenoble, ce sont mes meilleurs matchs pros, mais j’étais beaucoup aidé, notamment par David Mélé, quelqu’un d’expérience. Je n’avais pas ce leadership à apporter. C’est quelque chose que j’ai pu avoir sur Rouen. Mon caractère fait que je ne suis pas un leader de parole. À Rouen, il a fallu que je prenne ce rôle dans une équipe qui en avait besoin. C’est ce qui a permis que je me révèle dans le leadership. Ce sont deux très belles années. Je suis numéro un et c’est ce qui fait plaisir aussi. C’est ce qu’on attend quand on est joueur. C’est là où je réalise mes deux meilleures saisons aux tirs au but. Quand on est en confiance, c’est toujours plus facile de s’exprimer. Malheureusement, on est descendus…
Le SUA vous sollicite alors en 2024…
Ma situation familiale faisait que je voulais me rapprocher du Sud-Ouest. Est venu Agen. Il y a eu une première année difficile, avec des résultats très compliqués. Je ne suis pas à mon poste de prédilection, et cela m’a desservi. J’ai plus joué mon rôle de coéquipier plutôt que de penser à ma gueule et de devoir m’imposer en 10. Je me suis adapté aux besoins. Après, durant l’intersaison, le manager a changé. Malheureusement, l’année dernière, cela ne s’est pas très bien passé. Je suis six mois blessé. Puis, quand je reviens en janvier, on m’annonce que je ne suis pas gardé. C’était dur de trouver la motivation. Après de très bons matchs au début, cela a été plus compliqué. Sans forcément le vouloir, inconsciemment, c’était plus difficile.
Comment avez-vous vécu cette première saison assez folle à Agen ?
C’était pesant. Le public agenais est très dur. Je l’avais connu en tant qu’adversaire, à me faire insulter. Quand on a eu le premier match à domicile, on perd contre Nice. On sortait d’un très bon match à Provence. Lors du tour de terrain, il y a quelques noms d’oiseaux qui fusaient. Tu te dis « Où je suis là ? ». Mais je comprends. Il y a l’histoire du club. Le public s’attend à autre chose. Cela fait partie du job. On le sait, on est attendus. Il y a toujours des spectateurs qui se prennent pour des pros. Malheureusement, cela fait partie du jeu. Même si c’est triste, on s’y habitue.
Avez-vous un regret ?
Je ne veux pas trop y faire attention, mais je ne m’attendais pas à une telle sortie. Ce n’était pas un changement de club, c’était une fin de carrière. Elle avait été annoncée tôt. Je ne l’ai cachée à personne. S’il y a un regret, c’est celui-là. Je ne trouve pas très correct de sortir comme cela. Mais ce n’est pas à moi de décider, ce sont des choix sportifs.
Vous avez énormément voyagé…
C’est sûr. Sortir d’un village de 2 500 habitants pour arriver dans un lycée, où il y a plus de lycéens que d’habitants dans mon village, fait grandir plus vite. Cela a été une chance parce qu’en maturité, je pense avoir pris beaucoup. Il y a aussi un côté malchance, où, avec mes amis d’enfance qui sont restés dans le cocon familial, il y a eu une grosse différence. Il y a eu des moments où, quand je rentrais chez moi, je me sentais en décalage. Cela a été dur à accepter. Mais c’est une richesse d’avoir pu grandir plus vite et d’avoir visité la France. J’ai eu la chance, avec les équipes de France, de voyager. L’expérience est incroyable. On s’ouvre de nouveaux horizons, on rencontre du monde, on apprend de chacun. Ce n’est pas en restant chez soi qu’on va grandir. J’ai eu cette chance-là.













