Sous le régime de Vichy, les francs-maçons ont été dépouillés de leurs archives et de leurs biens. À Toulouse, l’immeuble du Grand Orient de France, rue de l’Orient, porte encore les stigmates de cette répression. Tristan Rouquet, chargé de production scientifique et culturelle au Musée départemental de la Résistance et de la Déportation, et docteur en sciences politiques, retracera cette histoire mouvementée lors d’une conférence le 10 novembre prochain, à 20 h 30, au musée de la Mémoire de Portet-sur-Garonne.
Qu’a-t-on spolié exactement aux francs-maçons ?
La spoliation a concerné aussi bien les archives que les biens meubles et immeubles. Certaines archives ont été envoyées en Allemagne, dans des châteaux de Silésie, puis saisies par les Soviétiques avant d’être restituées à la France en 2000, après de longues négociations diplomatiques. D’autres ont été transférées à Paris, avec parfois des passages par Toulouse. Celles qui n’intéressaient ni les Allemands ni la Bibliothèque nationale ont été dispersées entre la bibliothèque municipale, le musée Saint-Raymond et les archives départementales. Certains meubles ont été vendus, les fonds étant versés au Bureau de bienfaisance de Toulouse. Beaucoup de documents précieux ont malheureusement été détruits.
Quel était l’objectif de cette spoliation ?
Il s’agissait à la fois de répression et de propagande. Par la loi du 13 août 1940, les sociétés secrètes, dont la franc-maçonnerie, furent interdites, leurs biens placés sous séquestre et leurs membres exclus de la fonction publique. Le régime prétendait dévoiler un soi-disant « complot judéo-maçonnique ». Il s’agissait de justifier la répression en accusant la franc-maçonnerie d’avoir conduit la France à la débâcle.
En quoi Toulouse présente-t-elle des spécificités ?
La première loge maçonnique documentée à Toulouse est fondée en 1741. La ville est restée en zone non occupée jusqu’au 11 novembre 1942. Surtout, le Grand Orient de France possédait un immeuble au 5, rue de l’Orient, ce qui était rare pour une loge maçonnique. La présence de ce patrimoine immobilier et d’importantes archives locales justifiait une étude spécifique sur Toulouse.
Comment s’organisait la répression ?
Il existait un maillage policier sur tout le territoire, avec des délégués régionaux chargés de la lutte contre les sociétés secrètes. À Toulouse, les opérations étaient coordonnées par la préfecture, parfois avec la participation de francs-maçons « retournés ». Certains hauts fonctionnaires impliqués dans la spoliation avaient eux-mêmes été soupçonnés d’avoir appartenu à la franc-maçonnerie et cherchaient à démontrer leur allégeance à Vichy.

Les documents spoliés ont-ils servi la propagande ?
Oui. Les archives récupérées alimentaient la propagande antimaçonnique, notamment à travers des brochures et le mensuel Documents maçonniques. Celui-ci prétendait révéler les coulisses de la franc-maçonnerie et accusait des représentants de la IIIe République, comme Jean Zay, d’être responsables de la déroute française. La propagande vichyste mêlait antisémitisme, antimaçonnisme et lutte contre le communisme.
Peut-on mesurer précisément l’ampleur des spoliations ?
Non. On sait ce qui a pu être retrouvé, mais les inventaires des biens des loges maçonniques sont encore plus lacunaires que ceux des biens des particuliers. Les biens ont circulé entre les nazis, les Soviétiques, les polices et différentes administrations. Rien n’a été restitué en bloc ni de manière automatique.
Que s’est-il passé avec l’immeuble maçonnique de Toulouse ?
C’est une véritable enquête. Le 9 janvier 1941, l’immeuble devait être vendu, vidé de ses biens et de ses archives. Le produit de la vente devait revenir au Bureau de bienfaisance de Toulouse. Mais la vente est annulée le jour même : l’administration des Domaines rappelle qu’elle seule est désormais compétente pour gérer ces biens. En 1942, une nouvelle loi permet d’attribuer le bâtiment à la ville, au département ou à des associations d’intérêt public. Plusieurs candidats se disputent alors son acquisition. Finalement, un décret de Laval, en 1943, attribue l’immeuble à la ville de Toulouse. Le bâtiment, alors situé rue Edmond-Rostand, le nom de la rue de l’Orient ayant été changé pendant l’Occupation, devient propriété municipale. La façade avait été burinée dès novembre 1940 sur ordre du ministère de l’Intérieur : il fallait faire disparaître tout signe maçonnique. Elle conserve encore aujourd’hui les traces de cette violence.

L’intérieur a-t-il également été dégradé ?
Oui, et même davantage. Au printemps 1944, Pierre Marty, fraîchement nommé intendant de police, et son adjoint Jean de Verchère, ancien responsable de la lutte contre les sociétés secrètes, occupent le bâtiment. L’intérieur est alors véritablement saccagé. Difficile de savoir s’il s’agissait de s’approprier les lieux ou simplement de tout détruire. Dans le contexte, l’hypothèse de simples travaux paraît invraisemblable.
Comment la restitution a-t-elle été gérée à la Libération ?
En mars 1945, la ville restitue l’immeuble au Grand Orient de France. Un devis de trois millions de francs est établi pour les réparations. Mais la question des responsabilités devient très compliquée. Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme estime que les troupes d’occupation ne sont pas responsables des dégâts. La police et la préfecture sont alors mises en cause, avant que la responsabilité ne soit reportée sur la mairie, propriétaire des murs au moment des faits.
Fin 1945 ou début 1946, un procès est annoncé entre la société immobilière du Grand Orient et la municipalité de Toulouse, mais rien ne permet, dans les archives consultées, d’affirmer qu’il ait effectivement eu lieu.
Le Grand Orient a-t-il finalement été indemnisé ?
Oui. En 1956, le Grand Orient de France reçoit dix millions de francs pour les réparations concernant Toulouse et Paris. Le rôle du Crédit municipal de Paris dans cette indemnisation reste en revanche inexpliqué dans les archives que j’ai consultées.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette histoire ?
Cet épisode continue de marquer la mémoire maçonnique locale, même s’il reste largement méconnu du grand public. Toulouse constitue un cas particulier par l’ancienneté de son implantation maçonnique, la présence d’un patrimoine immobilier et l’ampleur de la spoliation.













