La chaîne judiciaire a-t-elle dysfonctionné dans le traitement d’une procédure de viol sur mineure visant le meurtrier présumé de Lyhanna ? L’enquête administrative sur de supposés ratés se penche sur la procédure de dessaisissement envoyée par le parquet de Toulouse à Auch, à l’automne 2025. Des fonctionnaires du palais de justice de Toulouse ont été entendus ce lundi 8 juin 2026.
La mort de Lyhanna aurait-elle pu être évitée ? Les failles déjà dénoncées par le ministre de la Justice dans cette affaire sont-elles structurelles ou liées à une négligence isolée ?
Pour répondre à ces questions, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé le 3 juin 2026 l’ouverture d’une enquête administrative pour faire la lumière sur les éventuels dysfonctionnements qui ont conduit à l’enlèvement de Lyhanna, 11 ans, à Fleurance (Gers) et à sa mort. Son meurtrier présumé, Jérôme Barella, 41 ans, est écroué depuis le 1er juin, soupçonné du rapt de l’enfant, le 29 mai, suivi de son meurtre. Un homme qui est passé sous les radars de la justice malgré cinq signalements et dossiers de plainte pour viol le concernant, au moment des faits.
Ce lundi 8 juin, des magistrats indépendants chargés de mener cette enquête administrative se sont rendus au tribunal judiciaire de Toulouse pour entendre des fonctionnaires. Une première étape pour tenter de tracer toute la chaîne des responsabilités sur une plainte pour viol déposée le 22 août 2025 par la mère d’une fillette de 11 ans, visant directement le tueur présumé de Lyhanna. Plainte dont on se demande encore pourquoi la procédure d’urgence n’a pas été appliquée et qui aurait dû conduire à un placement en garde à vue de Jérôme Barella.
Le dessaisissement en ligne de mire
Ce collège de quatre à cinq hauts magistrats ne fait pas dans la dentelle. Aguerris et habitués à enquêter sur des dysfonctionnements visant leurs collègues au sein des tribunaux, ces « bœufs-carottes de la magistrature » ne font aucun cadeau. « Les auditions se passent dans un bureau fermé et chacun se répartit le travail, assure une source judiciaire. Il y en a un qui retranscrit l’audition, un autre qui scrute le comportement de la personne interrogée et un autre qui mène l’interrogatoire. Et ce n’est jamais un moment agréable à passer ! » Au cœur de ces interrogatoires, la procédure de dessaisissement du parquet de Toulouse au profit de celui d’Auch.
Déposée à la brigade de gendarmerie de Plaisance-du-Touch (Haute-Garonne), cette fameuse plainte est d’abord traitée par le parquet de Toulouse. Des premiers actes d’urgence sont réalisés : examen médico-légal et expertises psychologiques sur la fillette de 11 ans.
Des lésions compatibles avec des faits de viol sont bel et bien décelées. Selon le procureur de la République de Toulouse, David Charmatz, « le dossier a été transmis au parquet d’Auch fin octobre-début novembre 2025, parce qu’il est seul compétent en raison du lieu des faits et du domicile de leur auteur ». Et c’est précisément sur la façon dont ce dossier a été envoyé par une parquetière que portent ces premières investigations. Il semblerait que ce dossier de viol sur mineure ait été envoyé par voie postale, comme cela se pratique régulièrement dans les échanges entre parquets. L’enquête devra établir si cet envoi a été accompagné, ou pas, d’un coup de téléphone alertant le parquet d’Auch du caractère « urgent » de cette affaire.
Manque de moyens ?
Second mystère qu’il faudra lever : pourquoi, à la réception du dossier, courant novembre 2025, le parquet d’Auch ne communique-t-il la procédure que le 23 janvier 2026 à la brigade de Lectoure (Gers), laquelle prend note des premiers actes d’enquête demandés par un magistrat (audition de témoins, réquisitions téléphoniques et placement en garde à vue du suspect) ?
Jusqu’au 30 mai, date de l’interpellation de Jérôme Barella dans le cadre de la disparition de Lyhanna, la justice n’a toujours pas judiciarisé ce père de famille neuf mois après la première plainte pour viol. Pire, aucun recoupement n’est effectué via les fichiers judiciaires, aucune trace des cinq précédents dossiers mentionnant le nom de Barella ne remonte. Pourtant, le fichier national de la justice, Cassiopée, auquel ont accès les magistrats et qui mentionne les noms des mis en cause dès qu’une procédure est ouverte, porte des traces des procédures antérieures visant Barella.
Les outils existent. Encore faut-il les utiliser, les consulter. Tous les voyants auraient dû s’allumer. Les circulaires ministérielles faisant des agressions sexuelles sur mineurs une priorité se succèdent en cascade et atterrissent chaque année dans le bureau des procureurs. Malgré cela, la chaîne judiciaire a déraillé. Est-ce vraiment un problème de moyens ? La France compte environ onze magistrats pour 100 000 habitants quand d’autres pays européens (Italie, Allemagne) en ont entre dix-sept et vingt-deux pour la même proportion, souligne le corps de la magistrature s’estimant largement « sous-doté ».
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, attend le rapport de l’enquête administrative le 19 juin. De simples blâmes jusqu’à des demandes de révocation peuvent être prononcés.













