SÉRIE 3/5. 21 juin 1986. La France affronte le Brésil en quart de finale de la Coupe du monde au Mexique, dans un match terminé aux tirs au but. Premier tireur bleu, Yannick Stopyra revient sur ce match de légende. Pourquoi il a tiré en force au milieu, pourquoi il a autant pensé à son papa, comment il s’est fait un nom auprès de Maradona. Quarante ans après, l’ancien attaquant du Toulouse Football Club raconte tout.
Qu’il est long, ce chemin qui mène du rond central au point de penalty en quart de finale de Coupe du monde… On les revoit, ce samedi 21 juin 1986 : Stopyra, Amoros, Bellone, Platini, Fernandez, marcher jusqu’à leur destin et celui de la France sous le soleil blanc de Guadalajara, les chaussettes baissées jusqu’aux chevilles pour certains, le poids d’un pays au bout des pieds. En face, il y a le grand Brésil, et surtout le début de la possibilité de gommer, un peu, la douleur des souvenirs maudits de Séville ; d’atteindre, à nouveau, les demi-finales d’un Mondial.
Premier tireur de la séance ce jour-là, Yannick Stopyra se rappelle de tout. Des couleurs, du bruit, de la chaleur et de cet air de samba qui montent à mesure qu’il grimpe les escaliers étroits menant à la pelouse.
« Les supporters brésiliens me montrent trois doigts, comme si on allait prendre trois buts »
« Quand on arrive aux abords du stade, le match a déjà démarré. Il y a beaucoup de Brésiliens qui dansent, qui chantent, il fait très beau, très chaud, tout est jaune et vert. Je vois les supporters qui me montrent trois doigts, pour dire vous allez prendre trois buts. Nous, on est calmes, on regarde… » Pour l’ancien attaquant du TFC, qui vit sa première et seule Coupe du monde, buteur en huitième de finale contre les tenants du titre italiens, le match commence dans les entrailles du stade Jalisco, sous la fureur des tambours et du soleil : « Il y a tout pour que vous viviez un moment plus que fort. Aujourd’hui, dans les stades, vous êtes à 200 mètres du vestiaire visiteur. Nous, à l’époque, il y a un couloir de deux mètres de large, et en face de notre vestiaire, il y a une porte avec marqué ‘BRASIL’. Ça commence là. Parce qu’on regarde, et on se dit que derrière cette porte, il y a des bombes. Les meilleurs joueurs de la planète. »
Le Brésil a Socrates, Zico, Careca qui ouvre le score, mais la France a Tigana, Giresse, Platini qui égalise, et Joël Bats, en état de grâce ce jour de solstice d’été. Le Montois arrête un penalty de Zico à un quart d’heure de la fin du match et envoie les Bleus en prolongations, puis aux tirs au but.
« Papa, tu n’as pas voulu y aller, je vais y aller pour toi »
C’est une autre époque. Dans le rond central, Français et Brésiliens se mélangent sans distinction, certains les bras croisés, d’autres assis dans l’herbe, les mains sur les genoux, épuisés. L’épreuve des tirs au but, elle, est immuable. « Les gens ne se rendent pas compte de ce que ça peut détruire, ou à l’inverse, bonifier chez quelqu’un », raconte Stopyra. Lui, au départ, il ne voulait pas y aller. Mais le sélectionneur Henri Michel ne trouve que trois volontaires. « Il revient me voir et me dit : ‘Bruno (Bellone) et toi, vous tirez. Vous êtes deux attaquants, donc vous tirez.’ Je dis d’accord, mais je tire en premier. Pourquoi ? Parce que j’avais envie que ça se termine vite. C’est uniquement pour ça. »
Yannick Stopyra, lui qui sait qu’il ne serait pas au Mexique sans la blessure de José Touré, lui qui ne devait pas être titulaire mais a fini par prendre la place de Papin, est donc le premier Français à s’avancer face à Carlos Roberto, les épaules peut-être un peu plus légères après l’échec de Socrates juste avant lui. Sur cet interminable chemin vers le point de penalty, il pense à son père. Ancien international français (1 sélection), Julien Stopyra, passé par Lens, Sochaux ou Marseille, notamment, avait eu, un jour, l’occasion de devenir meilleur buteur du championnat de France grâce à un penalty. Il ne l’avait pas tiré. « Alors quand ça arrive, je ne pense plus à moi. ‘Papa, tu n’as pas voulu y aller, je vais y aller pour toi.’ C’est un peu ça qui m’a motivé. Imaginer mon père qui regarde le match en direct en France, qui me voit m’avancer… »
« Si je ressens trop d’émotions au moment de tirer, il y a un risque donc je tire en force »
Face à une tribune jaune et verte, l’attaquant du TFC envoie une frappe surpuissante plein axe, sous la barre transversale, un missile qui guide les Bleus vers les demi-finales. « Je suis quelqu’un de très sensible, je peux très bien pleurer, très bien rigoler, les émotions me marquent beaucoup, je suis un affectif. Donc je me dis, si j’ai trop d’émotions au moment de tirer et que je la place gentiment, il y a un risque. Alors je décide de mettre une mine. Que toute mon énergie traverse ce ballon. » Aujourd’hui, Stopyra en sourit. Parce qu’il a vu un reportage tourné au Brésil, dans lequel il a appris qu’après ce quart de finale, on a commencé à voir des penalties être tirés comme le sien dans ce pays où la culture était plus celle de la technique et du contre-pied. « Je n’ai jamais fait ça pour lancer une mode, j’ai fait ça parce que je me caguais dessus et que j’avais envie que ça se termine vite ! »
« Maradona me dit : holà Yannick ! »
Du sommet de Guadalajara, Yannick Stopyra garde, quarante ans après, des souvenirs aussi clairs et lumineux que ce 21 juin 1986. Si la France a échoué en demi-finale contre l’Allemagne de l’Ouest, encore, ce moment reste pour le natif de Troyes le moment « le plus abouti » de sa carrière, à une époque où les Bleus n’avaient pas d’étoiles brodées sur le maillot. Un moment qui, aussi, lui aura permis de se faire un nom auprès des plus grands. Quelques mois plus tard, Yannick Stopyra se rend à Naples avec le TFC, en Coupe d’Europe : « On se gare sous les tribunes. Je vois Diego Maradona, le meilleur joueur du monde avec Michel Platini, qui discutait avec Alberto Tarantini. Je dis ‘holà’, et il me répond : ‘Holà Yannick.’ Cette Coupe du monde m’a permis de vivre ce moment-là. Il reconnaît que j’ai fait partie du gotha. »













