En Ariège, Olivier Guillaume, ingénieur de recherche au CNRS, travaille depuis 33 ans dans une grotte naturelle unique au monde. Un quotidien hors norme consacré à l’étude d’espèces cavernicoles et à leurs étonnantes capacités d’adaptation.
Travailler dans une grotte ? Beaucoup en rêveraient en cette période de canicule. Pour Olivier Guillaume, c’est pourtant le quotidien. Directeur technique à la Station d’écologie expérimentale et théorique (SETE-CNRS), à Moulis, en Ariège, il exerce en effet une partie de son activité dans une grotte souterraine naturelle. Une installation unique au monde. « En 1948, est apparue la nécessité d’aménager une grotte naturelle, spécialement pour la recherche scientifique, afin d’étudier les espèces cavernicoles. Il est en effet très difficile de les observer directement dans leur milieu naturel », explique Olivier Guillaume. C’est ainsi qu’est née la grotte expérimentale de Moulis. Là, le directeur technique veille au maintien des espèces élevées et mène des recherches sur leur évolution. Et ce, depuis le début de sa carrière, soit 33 ans.
Mais Olivier Guillaume tient à le préciser, la grotte n’est pas son principal lieu de travail. « J’essaie de ne pas dépasser un temps de présence moyen de deux heures par jour ». Une précaution liée notamment au radon, un gaz radioactif naturellement présent dans les cavités souterraines. « Quand j’ai commencé ma carrière, nous n’avions pas les moyens techniques de faire autrement que de passer plusieurs heures à observer les animaux dans cet environnement semi-naturel », se souvient le biospéléologue de formation. Aujourd’hui, des caméras infrarouges lui permettent de recueillir de nombreuses données et d’observer les animaux à distance. « Ma durée de présence dans la grotte a ainsi été considérablement réduite ».
Ce qu’il étudie au sein de la grotte
Ses passages dans la grotte sont désormais consacrés principalement au nourrissage des espèces, à l’observation de leur comportement, au suivi de leur reproduction et à la surveillance de leur état. « Ce sont des animaux très fragiles », précise l’ingénieur de recherche du CNRS. Toutefois, ceux-ci « ne demandent pas énormément de soins ». « Leur rythme de vie est extrêmement ralenti. Ils ont donc besoin de peu de nourriture et leur activité est très faible. Le Protée, mon sujet de prédilection, peut n’être actif que cinq minutes sur 24 heures ». Cet amphibien, exclusivement souterrain, est l’une des deux espèces élevées dans la grotte depuis plus de soixante ans. L’autre est l’Euprocte, ou Calotriton des Pyrénées, un amphibien que l’on trouve également dans les torrents et les lacs de montagne.
À travers ces recherches, Olivier Guillaume cherche à comprendre « comment ces espèces parviennent à coloniser un habitat aussi contraignant que le milieu souterrain ». « Au cours de ma carrière, j’ai mis en évidence l’impact de la plasticité phénotypique sur les capacités évolutives. Pour simplifier, un organisme exprime des caractères à partir de ses gènes, mais ces caractères peuvent évoluer en fonction des conditions environnementales. Des animaux maintenus dans les conditions de la grotte présentent progressivement une baisse de leur métabolisme basal, jusqu’à atteindre un niveau compatible avec une vie souterraine », explique le biospéléologue. Un changement qui se fait donc au cours de la vie de l’animal. Elle ne résulte pas d’une mutation génétique transmise à la descendance, mais d’une réponse directe à son environnement.
Une discipline encore trop méconnue
Le directeur technique, qui a « toujours été intéressé par l’écologie animale », ne se destinait pourtant pas à faire carrière dans une grotte. « J’avais choisi la spécialité “adaptation aux environnements naturels extrêmes”. J’étais plutôt attiré par des milieux plus connus, comme les déserts ou les régions polaires. C’est le hasard qui m’a fait découvrir le monde souterrain », rapporte Olivier Guillaume qui réalise finalement sa thèse sur les espèces cavernicoles de la grotte de Moulis. Il regrette toutefois que cette discipline soit encore peu enseignée à l’université. « Les étudiants découvrent souvent ce milieu par hasard. C’est un peu dommage », estime l’ingénieur de recherche, qui souhaiterait davantage de soutien à la formation et à la recherche consacrées aux écosystèmes souterrains.
En attendant, il organise des activités pédagogiques dans la grotte, destinées aussi bien aux scolaires, au grand public, qu’aux collègues d’autres laboratoires, notamment dans le cadre de séminaires. « Cela permet de faire découvrir ce qu’est la biologie souterraine, qui reste encore très méconnue », estime Olivier Guillaume. Au-delà de l’intérêt scientifique, travailler dans une grotte présente aussi quelques avantages. À commencer par la fraîcheur, particulièrement appréciable en période de fortes chaleurs. Mais aussi une relation différente au temps. « En milieu souterrain, il n’y a ni jour ni nuit. On peut travailler comme on le souhaite ». Mais cela lui a parfois joué des tours. « Absorbé par mon travail, il est arrivé que je perde la notion du temps et m’aperçoive que c’était le beau milieu de la nuit ». Cette absence de lumière naturelle l’a aussi mis « dans des situations un petit peu compliquées ». « Il m’est arrivé de tomber en panne d’éclairage et de devoir me débrouiller pour gagner la sortie dans le noir complet », rit le directeur technique.










