Devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, Eli Normand, 22 ans, devait répondre du meurtre de son beau-père, lors d’une soirée de février 2023 à Toulouse. Une altercation aussi rapide que violente, conclue par quinze coups de couteau, sur fond d’alcool et de transition de genre. L’avocate générale Sophie Calatayud a requis seize années de réclusion criminelle. Les jurés viennent de condamner Eli Normand à 14 ans de prison.
Personne ne sort indemne d’une cour d’assises. Ce vendredi, les visages marqués traduisaient l’âpreté d’un dossier où transpirent douleurs et émotions. Comment punir Eli Normand, 22 ans ? Il en avait 19 quand il a transpercé à plusieurs reprises le corps de Fabrice Portuis, 54 ans, son beau-père. Quinze coups de couteau dans un appartement « qui transpirait l’alcool, la honte et la mort », prévient Me Laurent Boguet en défense.
Un huis clos devenu un piège poisseux dans lequel a grandi Jade avant de devenir Eli. « Peut-être, d’ailleurs, pour trouver la force d’affronter cette vie », interroge Me Boguet. Une transition verbalisée très tôt, dès cinq ou six ans selon les experts, qui, en ce mois de février 2023, prenait forme après des rendez-vous à l’hôpital pour programmer des opérations. La défiance de Fabrice a-t-elle conduit au crime ? Encore saoul ce soir du jeudi 16 février 2023, cet homme voulait une cigarette. Il a déstabilisé Eli, occupé à rédiger un courrier important. La suite a été explosive.
L’acte d’une « souffrance insupportable »
« Il n’y a pas dans cette agression une volonté réelle de tuer, mais plutôt celle d’exprimer une souffrance insupportable », estime l’expert psychiatre Florent Trapé. Le psychologue Philippe Genuit partage l’analyse. Tous deux s’accordent aussi sur des capacités de réinsertion positives illustrées par un parcours carcéral marqué par l’apprentissage. Une surprise quand Jade, perdue, a longtemps souffert de phobie scolaire.
Une enfant égarée entre un père parti tôt « pour survivre », une mère déjà perdue dans les drogues et l’alcool, et un beau-père qui « à la perte de son emploi en 2018 a définitivement sombré dans l’alcool. Sobre, il pouvait être un repère. Alcoolisé, il devenait insultant et insupportable », admet Me Aymeric Martin-Cazenave qui, au nom de sa sœur, brosse le portrait de cet homme à l’enfance abandonnique et, déjà, très alcoolisé. Dans la tempête, Dorian, le frère aîné de Jade, résistait. Il a craqué à 19 ans. Il est parti pour ses études et fuir l’alcool quotidien et « l’enfer » de la rue Gounord. Depuis, il survit, mangé par la culpabilité de les avoir « abandonnées », comme il l’a lâché, en sanglots, jeudi soir à la barre.
Et la mère ? Me Patricia Boldrini dresse le portrait de cette femme « condamnée à une double peine : la mort de celui qu’elle aimait, dont elle a partagé la vie, tué par son propre fils que, forcément, elle aime ». Ce drame l’a fait basculer dans une autre vie, sans alcool. Pas sans douleur ni remords.
L’avocate générale Sophie Calatayud apprécie « des faits jamais contestés et vite avoués », met en avant « la volonté et l’intention de tuer » et des capacités de réinsertion « favorables ». Son réquisitoire file droit, vite. Elle requiert 16 années de réclusion criminelle. Dans son box, Eli ne réagit pas. Son frère, son père, sa mère marquent le coup. Ses amies aussi.
Pour la défense, Eli « se construit »
Me Clément Rouger rapporte de « l’empathie » dans le dossier. Il s’emploie, patient, précis. Il retrace la vie de Jade, puis d’Eli. Cette vie « marquée par l’enfer de l’alcoolisme », et par cette mission inversée « où l’enfant protège sa mère ». « Eli ne se reconstruit pas. Il se construit. C’est ce nouvel homme que vous devez juger, lui rendre sa part d’humanité », affirme l’avocat.
Son confrère Me Laurent Boguet enchaîne, plonge cour et jurés « dans l’horreur de l’alcoolisme, pas l’à-peu-près, la réalité ». Mais également « dans cette journée joyeuse, importante du 16 février 2023 où l’avenir se prépare, où mère et fils se soutiennent » et que Fabrice, « encore saoul », vient détruire. « Insupportable pour Eli mais cinq minutes avant, il n’y pense pas. Et jamais cela ne se reproduira ! » Il réclame à la cour « une peine d’encouragement en humanité ».
Ce vendredi soir, après trois heures de délibéré, la cour d’assises de la Haute-Garonne vient de condamner Eli Normand à 14 années de réclusion criminelle.










