Pendant que SpaceX monopolise les unes et les orbites, une filière spatiale européenne s’active discrètement depuis la Ville rose. Satellites, carburant de propulsion, chaîne d’assemblage : Toulouse est au cœur d’un écosystème qui doit permettre à l’Europe de reprendre la main sur l’accès à l’espace, avec un premier lancement commercial prévu dès 2027.
Maia, le mini-lanceur réutilisable qui change la donne
C’est la fusée dont l’Europe avait besoin depuis longtemps. MaiaSpace, filiale à 100 % d’ArianeGroup créée en 2022, développe Maia, le premier mini-lanceur réutilisable du continent. Cinquante mètres de haut, 3,5 mètres de diamètre, propulsé à l’oxygène et au biométhane liquides via le moteur Prometheus. Côté performances, il peut placer entre 500 kg et 2,5 tonnes en orbite basse selon les configurations, ce qui le positionne sur un segment de marché jusqu’ici dominé par le Falcon 9 de SpaceX.
Premier vol prévu fin 2026, premières missions commerciales dès 2027. Et le carnet de commandes se remplit vite. En janvier 2026, Eutelsat a signé un contrat de lancements multiples avec MaiaSpace pour déployer une partie de la constellation OneWeb à partir de cette date. Un accord qui pourrait représenter la majorité des vols de Maia sur ses trois premières années d’exploitation.
S’y ajoutent un contrat avec la start-up française Exotrail pour la mise en orbite de son véhicule de logistique spatiale, et la mission militaire TOUTATIS de l’Agence de l’Innovation de Défense, prévue elle aussi en 2027 depuis le Centre Spatial Guyanais. MaiaSpace affirmait début 2026 que son carnet de commandes était rempli à plus de 50 % pour les trois premières années d’exploitation.
Ce que Toulouse fabrique concrètement
La fusée, elle, s’assemble à Vernon, en Normandie, dans les ateliers historiques d’ArianeGroup. Mais Toulouse joue un rôle structurant dans la chaîne qui rend ces lancements possibles, à deux niveaux.
Le premier est visible. Chez Airbus Defence & Space, une nouvelle ligne de production a été installée sur le site toulousain pour fabriquer les 440 satellites OneWeb commandés par Eutelsat. 340 unités supplémentaires ont été commandées en janvier 2026, portant la commande totale à ce chiffre. Livraisons prévues à partir de fin 2026. Ce sont précisément ces satellites que Maia devra placer en orbite lors de ses premières missions. Le lien entre Toulouse et OneWeb est d’ailleurs ancien : les tout premiers satellites de cette constellation avaient été conçus dans la Ville rose avant que la production soit transférée en Floride. Là, le mouvement s’inverse.
Le second niveau est moins visible, mais tout aussi stratégique. Sur l’île du Ramier, l’usine ArianeGroup, ancienne SNPE, classée Seveso seuil haut, produit du perchlorate d’ammonium, principal composant du propergol solide qui propulse les boosters d’Ariane 6 et alimente aussi les missiles balistiques M51. Le groupe se revendique leader mondial dans la production de ce composé.
Et l’activité va s’intensifier : en avril 2026, la mairie de Toulouse a accordé un permis de construire pour un deuxième atelier de 1 290 m². L’objectif est d’augmenter la production de plus de 60 %, passant de 5 000 à 8 000 tonnes par an, pour répondre aux enjeux de souveraineté en matière de défense et d’accès à l’espace.
L’Europe joue sa souveraineté spatiale
Derrière les chiffres, l’enjeu est simple à formuler. Depuis que la guerre en Ukraine a mis fin aux lancements Soyouz en 2022, OneWeb a dû se rabattre sur SpaceX pour compléter sa constellation. L’Europe, première puissance spatiale civile pendant des décennies, s’est retrouvée à dépendre d’un concurrent américain pour envoyer ses propres satellites en orbite.
Maia, les satellites produits à Toulouse, le propergol de l’île du Ramier : c’est la tentative de reconstituer une chaîne industrielle souveraine, du carburant jusqu’à la mise en orbite. Le plan France 2030 a mobilisé 400 millions d’euros pour soutenir quatre constructeurs français de mini-lanceurs, dont MaiaSpace. Emmanuel Macron a réaffirmé en 2025 la volonté de la France d’accélérer sur les constellations en orbite basse.
Reste que la concurrence est brutale. Starlink aligne plus de 9 000 satellites actifs. Amazon déploie sa propre constellation. Dans cette course, chaque mois compte. Et si Toulouse n’assemble pas la fusée, c’est ici que se fabrique une bonne partie de ce qui permet à cette dernière de voler.
Ne pas être à Toulouse en 2027 quand Maia décollera pour la première fois, ce serait peut-être rater le moment où l’Europe spatiale reprend enfin le dessus.












