Chaque jour, des milliers de Toulousains arpentent la rue du Taur ou la rue Pargaminières sans savoir ce que ces mots signifient, ni même qu’ils les prononcent parfois de travers. Ces noms racontent deux mille ans d’histoire enfouie sous les pavés, en occitan, en latin médiéval, et parfois à travers une légende criminelle vieille de neuf siècles.

La rue du Taur : un taureau, un martyre, une ville entière
La rue du Taur est la plus empruntée du centre historique, puisqu’elle relie la place du Capitole à la basilique Saint-Sernin en 343 mètres. Pourtant, rares sont ceux qui savent que « taur » est simplement le mot occitan pour « taureau », et que ce nom raconte l’une des scènes fondatrices de la ville.
En l’an 250, Saturnin, premier évêque de Tolosa, refusa de participer au sacrifice d’un taureau sur les marches du Capitole. Les pèlerins lui attachèrent le corps à l’animal, qui le traîna à travers la ville jusqu’à ce que la corde se rompe là où s’élève aujourd’hui l’église Notre-Dame du Taur, premier lieu d’inhumation du saint avant que ses reliques ne rejoignent la basilique plus au nord.
Ce que l’on sait moins, c’est que cette même légende a donné son nom à la gare Matabiau : mata buòu signifie en occitan « tuer le bœuf ».
La rue Pargaminières : le quartier latin toulousain a ses artisans
Le nom intimide, la prononciation trébuche souvent. Pourtant, la rue Pargaminières suit une logique implacable : pargaminièrs désigne en occitan les parcheminiers, ces artisans qui produisaient la matière première indispensable à l’écriture et à la reliure des livres.
La rue se trouvait au cœur du quartier universitaire, là où l’université de Toulouse fut fondée en 1229, à deux pas des Dominicains et des Franciscains, puisque les parcheminiers fournissaient directement les étudiants et les copistes. Le mot a traversé huit siècles presque intact, même si aujourd’hui peu de passants imaginent qu’ils marchent sur l’ancien quartier des fabricants de livres.
La rue des Filatiers : des fileurs de lin, pas des filtres ni des filigranes
La rue des Filatiers, rendue piétonne en 1975 et fréquentée pour ses terrasses, tire son nom du mot occitan filatièrs, qui désigne les fileurs et tisserands de lin installés dans cette artère depuis le Moyen Âge. Ce sont eux qui donnèrent son identité à tout un segment de la Grand-rue médiévale, où se regroupaient les corporations par métier : boutonniers, chaussetiers, couturiers s’y côtoyaient dès le XIVe siècle, avant que les orfèvres ne s’y implantent au XVIe. Le nom a survécu à la Révolution, qui l’avait brièvement rebaptisée rue de la Liberté, et à des siècles d’oubli.
La rue Saint-Rome : ni Rome, ni saint romain vénéré
Beaucoup croient que la rue Saint-Rome doit son nom à la capitale italienne. La réalité est plus discrète : le nom vient d’une petite église médiévale, Saint-Romain en français, Sant Roman en occitan, construite avant le XIIe siècle au carrefour de l’actuelle rue Jules-Chalande.
Cette église fut donnée en 1216 à Dominique de Guzmán pour combattre l’hérésie cathare, mais la déformation phonétique de « Roman » en « Rome » s’était déjà installée dans l’usage, d’autant qu’un collège universitaire portant ce nom au XVIIe siècle consolida l’appellation. La rue correspond pourtant à l’ancien cardo maximus de Tolosa, ce que son nom francisé ne laisse plus deviner.
La rue Croix-Baragnon : une croix, une légende judiciaire du XIIe siècle
La rue Croix-Baragnon doit son nom à une croix de carrefour mentionnée dans une ordonnance du comte Raimond V en 1180, parmi les plus anciennes dénominations connues de la ville. Une légende du XVIIIe siècle prétend qu’elle fut érigée en mémoire d’un certain Varanhon, condamné à tort : son ami attaqué dans la nuit aurait crié Varanhon, me tua ! en occitan (« Baragnon, on me tue ! »), que les voisins auraient mal compris. La croix disparut pendant la Révolution, mais le nom est resté.
Ces cinq rues ne sont pas des exceptions : Toulouse compte des centaines de noms dont l’étymologie occitane est tombée dans l’oubli. Les plaques bilingues du centre donnent une première piste, mais si ce petit détour historique vous a pris par surprise, la prochaine balade dans le vieux Toulouse mérite qu’on lève enfin les yeux vers les plaques.














