Il serpente sur 240 kilomètres à travers l’Occitanie, entre Toulouse et l’étang de Thau, et la plupart de ceux qui le longent à vélo ou en bateau ne voient qu’une portion infime de ce qu’il recèle. Le canal du Midi, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996, abrite pourtant pas moins de 328 ouvrages d’art : écluses, ponts, aqueducs, tunnel, systèmes hydrauliques sans équivalent ailleurs en Europe. Voici quelques-uns de ceux qui méritent qu’on s’y arrête.

Fonseranes, l’escalier d’eau qui stupéfie encore aujourd’hui
À Béziers, dans l’Hérault, les écluses de Fonseranes constituent sans doute l’ouvrage le plus spectaculaire de tout le canal. Conçues par Pierre-Paul Riquet lui-même, natif de la ville, elles forment un escalier d’eau monumental composé de huit bassins ovoïdes et de neuf portes, qui permet aux embarcations de franchir un dénivelé de 21,5 mètres sur une distance d’à peine 300 mètres.
Ce qui frappe au premier regard, c’est la forme des bassins : pas rectangulaire, mais ovoïde, ce qui n’est pas un choix esthétique mais une réponse technique. Riquet avait constaté, dès les premières années du chantier, que les murs droits cédaient sous la pression des terres environnantes. En adoptant cette forme en ellipse, il répartissait les forces différemment, d’autant que la hauteur maximale de chaque sas était volontairement limitée à 2,9 mètres pour éviter tout risque d’effondrement. La solution, reprise ensuite sur l’ensemble des écluses du canal, est devenue l’une des signatures visuelles de l’ouvrage. Aujourd’hui classées monument historique et inscrites au patrimoine de l’UNESCO, les écluses de Fonseranes sont empruntées par environ 10 000 bateaux par an, ce qui en fait l’un des sites fluviaux les plus fréquentés de France.
Le tunnel du Malpas, creusé en trois mois dans le dos du roi
Un peu avant Colombiers, dans l’Aude, le canal plonge dans une colline de tuf sablonneux sur 165 mètres. C’est le tunnel du Malpas, premier tunnel navigable jamais construit en Europe, et son histoire vaut autant que sa prouesse technique.
En 1679, alors que le tracé du canal est pratiquement achevé, Riquet se retrouve face à un obstacle imprévu : une petite montagne qu’il faudrait contourner à grand frais, allongeant considérablement le tracé. Soucieux d’éviter ce détour coûteux, il prend une décision audacieuse : percer le rocher en secret, sans attendre l’aval des représentants de Colbert, ministre de Louis XIV. En l’espace de trois mois, ses équipes creusent un passage de 1,20 mètre de large à travers la colline. Quand les envoyés du roi arrivent sur place, le tunnel est déjà là, puisqu’il n’y a plus qu’à constater son évidence et à l’élargir pour y faire passer des bateaux. Riquet renforce alors la voûte avec une charpente en sapin et une maçonnerie renforcée pour éviter les effondrements, car le tuf sablonneux reste un matériau friable. Ce tour de force, accompli à moins de deux ans de la mort de son concepteur, reste l’un des actes les plus audacieux de toute l’histoire du canal.
Répudre, Libron, Naurouze : les prouesses que peu de visiteurs connaissent
Moins emblématiques que Fonseranes ou le Malpas, d’autres ouvrages du canal méritent pourtant toute l’attention des curieux. Le pont-canal de Répudre, situé à Paraza dans l’Aude, est ainsi le premier pont-canal jamais construit en France : une solution qui consiste à faire passer un canal au-dessus d’un cours d’eau, comme un pont, ce qui paraît paradoxal jusqu’à ce qu’on en comprend la logique hydraulique.
Près d’Agde, les ouvrages du Libron posent un problème encore différent. À cet endroit, la rivière Libron traverse le canal pratiquement au même niveau que lui, ce qui rendait impossible la construction d’un aqueduc classique. La rivière est en outre sujette à des crues soudaines, jusqu’à une vingtaine de fois par an. La solution retenue est unique en Europe : un système de batardeaux mobiles qui, en cas de crue, permet à la rivière de traverser le canal sans interrompre définitivement la navigation.
Enfin, le seuil de Naurouze, dans l’Aude, représente peut-être le point le plus symbolique de tout le tracé. C’est ici que se situe la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et la Méditerranée, un point géographique que Riquet avait identifié comme la clé de voûte de son projet : les eaux captées dans la Montagne Noire y arrivent avant de se diviser naturellement dans les deux directions. Sans Naurouze, le canal n’aurait tout simplement pas pu exister.
Ces ouvrages, pour la plupart accessibles librement depuis les chemins de halage, n’attendent qu’un prétexte pour être explorés. La saison estivale, avec ses longues journées et ses loueurs de vélos le long du canal, offre exactement ce prétexte.











