Poursuivi dans une partie du dossier de la loge Athanor, à Paris, Pierre T. a été condamné à quatre ans de prison, dont deux ans avec sursis. Revenu à Toulouse, ce chef d’entreprise a accepté de témoigner pour raconter son histoire, ses erreurs, ses doutes. Et aussi pour s’appuyer sur de bonnes raisons pour reprendre le cours de sa vie.
En présence de Me Marie-Ange Alexis, son avocate avec Me Martin Vettes, Pierre se confie. Le délai d’appel est passé. Cet homme de 41 ans est définitivement condamné à quatre ans de prison dont deux années avec sursis pour « tentative d’extorsion en bande organisée », « violence avec arme », « dégradation par incendie » et « association de malfaiteurs ». Il purgera la partie ferme de sa peine sous bracelet électronique. Alain, son associé, a été condamné à cinq ans dont trois avec sursis ; Yannick, impliqué à différents niveaux du dossier, à sept ans de prison.
Pour Pierre, c’est sa première et sa seule condamnation. Elle intervient dans le dossier dit de la loge Athenor où francs-maçons et barbouzes, véritables ou pas, jouaient les exécuteurs. Un pilote automobile a été tué, une coach professionnelle prise pour cible, un syndicaliste malmené. Une affaire à tiroirs où Pierre, le chef d’entreprise, a été poursuivi pour avoir voulu récupérer 318 000 euros impayés à un ami ; « un ancien ami », précise l’intéressé.
Votre histoire débute par un projet d’association. Quand ?
Cela commence début juillet 2019. Je rencontre Alain lors d’une soirée business. Je cherche du soutien dans mon activité qui accélère. Lui arrive de Paris avec des idées et des qualités. À ce moment-là, il n’est absolument pas question d’un impayé.
Comment se déroule le début de votre collaboration ?
Sans souci. Pendant les six ou sept premiers mois, il ne me demande pas un centime. Quand je reviens de congé en septembre, il a pris toute la charge de travail sur ses épaules. Il ne se fait pas payer. Je me sens donc redevable. Je me retrouve dans une situation où il travaille énormément et où, de mon côté, j’ai le sentiment de ne plus faire grand-chose.
Quand l’histoire de la dette apparaît-elle ?
Il m’explique que des clients lui doivent de l’argent, qu’ils ne répondent plus. Il cherche une solution. Je demande conseil. On me parle justice, ce qui n’intéresse pas Alain qui dispose déjà d’une décision favorable. Vient l’idée d’un détective privé. Je n’en connais pas. À Paris, une vieille amie me conseille son ancien compagnon, le père de ses enfants. Un ancien policier qui se présente comme détective privé.
Vous allez le rencontrer en région parisienne
Pour moi, c’est aussi l’occasion de revoir des amis. Yannick, je ne le connaissais pas. Alain me remet un dossier que je ne feuillette même pas. Je vois seulement des décisions de justice qui, à ce moment-là, semblent établir qu’Alain doit récupérer environ 300 000 euros.
Que vous propose le détective ?
Il peut enquêter pour savoir si les personnes concernées ont dissimulé du patrimoine. Il parle d’une somme de 5 000 ou 6 000 euros pour commencer. Il n’est jamais question d’agresser qui que ce soit. Quand je reviens à Toulouse, j’explique à Alain qu’il doit avancer l’argent. Il ne veut pas payer et me demande d’avancer la somme, en contrepartie de son travail. Il promet qu’on trouvera une solution ensuite.
Pourquoi remontez-vous à Paris avec l’argent ?
Je suis le bon Samaritain. Je retire l’argent et je remonte. Je remets la somme à Yannick et le dossier. Ensuite, on parle de sa femme, de ses enfants, d’amis communs. Il n’y a rien de secret.

Quand l’histoire bascule-t-elle ?
En décembre 2019, Yannick devient injoignable pendant plusieurs semaines. En parallèle, Alain me demande des comptes tous les matins. Je me retrouve sous pression pour une affaire qui, à l’origine, ne me concernait même pas.
Que se passe-t-il lors de la réunion du 14 décembre ?
Nous sommes tous les trois à Toulouse. Yannick avait fait son travail d’enquête. Il remet un dossier à Alain, que je ne consulte pas. Selon ce qu’il e dit, Alain comprend que ses clients ont organisé leur insolvabilité et qu’il ne reverra jamais son argent. À ce moment-là, tout explose.
Et vous découvrez les méthodes envisagées ?
Oui. Yannick commence à expliquer qu’ils ont essayé de les intimider. Il parle notamment de rats déposés dans leur jardin. Il explique aussi qu’il peut rédiger des courriers, faire différentes choses. Alain valide absolument tout. Les propositions de Yannick comme la réaction d’Alain me laissent sidéré. Je n’ai pas réussi à calmer les choses comme si je me trouvais dans une voiture, lancée à fond, sans tenir le volant.
Quand prenez-vous réellement conscience de la gravité de la situation ?
Le 22 juin 2022, lorsque je suis placé en garde à vue pendant 96 heures au Quai des Orfèvres. Jusque-là, pendant deux ans et demi, je n’ai jamais obtenu d’explication d’Alain, ni eu de nouvelle de Yannick.
Que demandent les policiers ?
Je leur explique tout. Je connais Yannick dans tel cadre, je leur raconte ce qui s’est passé et je leur dis que, pour moi, il n’y a jamais eu d’agression. Je pensais même que Yannick est un affabulateur. Les policiers me montrent la réalité, la violente agression de la victime. Je comprends la gravité de l’affaire.
Êtes-vous alors considéré comme le donneur d’ordre ?
Pour les enquêteurs, et la justice, je suis l’intermédiaire qui a mis les gens en relation et apporté l’argent. Je leur ai pourtant expliqué mon rôle. Le procureur avait requis mon placement en détention, mais heureusement, après ma mise en examen, le juge des libertés et de la détention m’a placé sous contrôle judiciaire.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre responsabilité ?
Je paye pour ma connerie. J’ai perdu ma lucidité au moment où j’ai laissé faire tout ça et je paye pour cela. Aucun problème. Mais la leçon coûte cher. Et je ne parle pas seulement d’argent.
Vous avez aussi perdu votre entreprise.
Ma société était déjà en difficulté après les années où Alain avait pris beaucoup de place dans son fonctionnement. Le Covid, la guerre en Ukraine n’ont rien arrangé. Après ma garde à vue, mes assureurs ont cessé de me couvrir. Je me suis retrouvé avec 14 millions d’euros de chiffre d’affaires mais sans pouvoir démarrer les chantiers. Il a fallu sauver une trentaine de clients, trouver d’autres constructeurs. Et tout ce que j’avais réinvesti dans mon entreprise, je l’ai perdu dans la liquidation.
Vous avez pourtant recommencé.
Je me suis retrouvé sans rien, même pas une carte Vitale. On m’a proposé le chômage et le RSA… Pas pour moi. Le 15 janvier 2023, j’ai recréé une activité. Je ne pouvais plus exercer comme constructeur de maisons individuelles, je suis redevenu maître d’œuvre, mon métier initial. Aujourd’hui, je termine les chantiers de constructeurs ou de promoteurs qui connaissent des difficultés. Je travaille aussi avec des experts d’assurés pour accompagner des personnes après des incendies.
Vous avez été condamné. Avez-vous le sentiment d’avoir payé pour les autres ?
J’ai un goût amer, parce que j’ai parfois le sentiment d’avoir été mis au même niveau qu’Alain alors que ce n’était pas mon problème à l’origine. Mais je ne peux pas dire que la justice ne m’a pas entendu. Aujourd’hui, je suis surtout très content d’être devant vous, parce que je reviens de loin.
Aujourd’hui, est-ce vraiment terminé ?
Je n’arrive pas encore à réaliser. Avec ma femme, nous avons débouché une bouteille de champagne hier pour essayer de nous dire que nous étions enfin à la maison et que nous refermions un très gros morceau. Il reste le procès au civil, mais j’atterris. Ces quatre années n’ont pas été un cadeau.
Finalement, que retenez-vous de cette histoire ?
Une leçon qui coûte très cher. J’ai travaillé deux ans avec une psychologue pour comprendre ce qui m’était arrivé et accepter qu’une personne en qui j’avais placé ma confiance m’avait entraîné là-dedans. Aujourd’hui, je veux simplement avancer. Malgré tout ce qui s’est passé, j’ai eu un bébé. Notre bonheur absolu. Je m’accroche aux petits signes de lumière et aux petites choses de la vie.












