DECRYPTAGE. Ils viennent parfois de l’étranger pour s’attaquer au métro toulousain, au mépris des risques et des poursuites encourues. Derrière ces intrusions nocturnes se cache une véritable culture du graffiti clandestin, où peindre sur les rames constitue une performance particulièrement recherchée. Un graffeur nous explique pourquoi le réseau toulousain est devenu un trophée dans cette communauté internationale. Une cible artistique qui comporte toutefois des dangers. On vous explique ce phénomène.
Dans la nuit du 22 au 23 juin, trois tagueurs étrangers, deux Italiens et un Ukrainien, ont été interpellés après s’être introduits dans l’enceinte du métro toulousain. Repérés vers 4 heures du matin sur le toit d’une station, ils ont été arrêtés par les forces de l’ordre. Tisséo a déposé plainte après avoir constaté des dégradations. L’un des suspects avait déjà été interpellé en Inde pour des faits similaires.
« Ce n’est pas un fait isolé », confie un agent de Tisséo. Selon lui, ceux qui tentent de pénétrer dans le réseau pour graffer « savent précisément qu’ils s’attaquent à un métro moderne et sécurisé et mesurent les dangers auxquels ils s’exposent » : « Ils savent exactement où ne pas mettre les pieds pour éviter de finir électrocutés. »

Pour comprendre cette fascination, il faut se plonger dans les codes du graffiti clandestin. Et faire la distinction entre les artistes qui peignent sur les murs, ceux qui pratiquent le tag dans la rue et une autre catégorie, beaucoup plus spécialisée : ceux qui ne s’intéressent qu’aux métros. Né dans le « subway » new-yorkais dans les années 70, le graff est indissociable des wagons, des rails et des tunnels, qui attirent toujours autant les adeptes. Le support roulant permet à l’œuvre de circuler : il traverse la ville et expose la signature de son auteur à des milliers de voyageurs.
Une compétition internationale
Pour CEET Fouad, peintre issu de la Truskool, le célèbre « crew » toulousain des années 90, et aujourd’hui connu dans le monde entier, le réseau ferré constitue un « jeu » et une forme de « compétition ». Le principe : réaliser la performance la plus difficile et parvenir à inscrire son nom là où les autres n’ont pas réussi.
Et dans cette surenchère de défis, Toulouse occupe une place de choix. « Le métro toulousain est considéré comme un des plus durs au monde, affirme l’artiste, qui s’est spécialisé dans les poulets, les ‘chicanos’. Il est petit, il est tout fin, il est barbelé de partout. » Le Graal, en somme, dans une communauté internationale où les grandes villes comme New York, Londres ou Barcelone font figure de références historiques.
Une réputation qui peut surprendre les usagers de Tisséo. « Il n’est pas souvent fait, il est super sécurisé. » Les tunnels sont fermés et difficiles d’accès. Les dépôts où sont stockées les rames sont aussi très surveillés. Pour réussir à peindre sur un wagon, il faut donc rivaliser d’ingéniosité, profiter d’une panne ou d’un arrêt imprévu par exemple, afin de bénéficier des quelques minutes nécessaires pour réaliser l’œuvre. Les réseaux sociaux ont encore amplifié cette logique. Une performance peut être photographiée, filmée et diffusée à travers le monde. La réputation se joue désormais aussi en ligne.
Des jeunes étrangers intrépides
Cette quête dépasse largement les frontières françaises. Les Toulousains eux-mêmes seraient d’ailleurs relativement peu nombreux à tenter ce genre de performances dans leur propre ville. « Ils peuvent vite être grillés », estime CEET Fouad. Ce sont donc souvent des graffeurs venus d’ailleurs, notamment de pays européens, qui se lancent à l’assaut des réseaux étrangers. Et en grande majorité des jeunes, qui n’ont pas froid aux yeux. Certains y ont laissé leur vie : personne n’a oublié Julien Blanc et Pierre Audebert, alias Jibeone et Full1, deux étoiles montantes du street art originaires de la région, happés par une rame en 2022 à Brooklyn.
On parle de vandalisme, mais derrière, n’oublions pas qu’il y a une vraie culture avec ses codes, ses réputations, ses spécialistes. « Au final, c’est que de la peinture », sourit CEET Fouad. Une discipline artistique qui a toutefois un prix. Outre les poursuites et les amendes encourues, les intrusions dans les infrastructures ferroviaires exposent leurs auteurs à des dangers bien réels.












