Dans une lettre anonyme, un « collectif d’ouvriers » d’une partie de la ligne C du métro de Toulouse en construction dénonce le danger que ferait peser le rythme de travail accéléré pour rattraper le retard. Eiffage et Tisséo affirment pour leur part qu’aucune alerte n’est remontée des instances du personnel et des syndicats. L’Inspection du travail et l’Office de prévention de la profession ont par ailleurs validé cette organisation du travail. Tous les regards se portent sur ce chantier qui fonctionne aujourd’hui sept jours sur sept, 24 heures sur 24.
Que se passe-t-il sur le chantier de la troisième ligne de métro de Toulouse en construction entre Colomiers et Labège ? Plus exactement sur la partie entre le terminus Colomiers et la station Le Raisin ? Ce tronçon d’une douzaine de kilomètres correspond aux lots 1 et 2 du groupement Eiffage-NGE. C’est ici que les trois tunneliers ont pris du retard, faisant planer le risque d’une mise en service au-delà de la fin 2028, l’échéance programmée. Un mystérieux « collectif des ouvriers », qui travaille sur cette section du chantier, vient d’envoyer une lettre anonyme à une série d’interlocuteurs : Procureur de la République, Ministre et Inspection du travail, Tisséo, syndicats (FO, CGT et CFDT), etc., ainsi qu’à tous les maires de l’agglo, aux députés et médias. Un premier courrier avait déjà été envoyé fin août. Les auteurs dénoncent « un danger grave sur la sécurité » et veulent tirer la sonnette d’alarme.
Sur ce secteur, le rythme de travail s’est accéléré pour rattraper le retard. Les tunneliers fonctionnent sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Le collectif dénonce « une cadence infernale » avec des rotations dans le sens après-midi, nuit, matin. « Enchaîner une semaine de nuit, suivie d’une semaine du matin, avec seulement deux jours de repos, nous plonge dans un état d’épuisement permanent. Cette fatigue extrême a déjà provoqué beaucoup trop d’accidents. La somnolence au poste est générale et le danger quotidien. »
La lettre ne mentionne pas explicitement les trois accidents mortels survenus sur le chantier mais semble y faire référence. Ces drames n’ont pourtant pas eu lieu sur ces lots mais sur ceux de Bouygues, Alstom et Demathieu-Bard.
« Le prix du rattrapage »
« La direction a décidé de faire peser le prix du rattrapage sur notre santé », juge le collectif qui met en cause « une politique de pression managériale » reposant sur un « système de prime proportionnelle à la vitesse d’exécution ». Cette pression expliquerait, selon les signataires de la lettre, ce courrier anonyme. « La plupart de nos collègues n’osent pas parler par peur de représailles » et la représentation syndicale serait « totalement défaillante ».
Cette lettre a suscité des interrogations chez Eiffage et Tisséo, le maître d’ouvrage. « L’organisation du travail est similaire à ce qui est habituellement mis en place », affirme l’entreprise que nous avons sollicitée. « Le rythme en 7 sur 7 est habituel aux travaux souterrains et fait l’objet d’une (…) autorisation de l’Inspection du travail, également validée par les syndicats. » Saisie par l’employeur, l’Inspection du travail a donc approuvé une organisation qui s’effectue sur la base du volontariat. L’Office professionnel prévention bâtiment travaux publics, que le collectif appelle à intervenir, a lui aussi donné son accord.
Pour sa part, Tisséo a demandé des explications à Eiffage et mené des vérifications auprès des coordinateurs de sécurité. « Ils n’ont signalé aucun écart significatif » par rapport à ce qui se passe ailleurs. En clair, aucune alerte n’est remontée, y compris par les instances représentatives et les syndicats. « À ce stade, Tisséo Ingénierie ne dispose d’aucun élément permettant de confirmer les faits rapportés. » Et s’interroge sur « la représentativité » du collectif. L’Inspection du travail et l’Office de prévention ont de nouveau été saisis.
Bras de fer financier en coulisses
Le ton monte-t-il entre Tisséo Ingénierie, le maître d’ouvrage, et le groupement Eiffage-NGE qui construit le tunnel entre Colomiers et Le Raisin? Cette partie-là du chantier a pris du retard et, même si les tunneliers ont trouvé leur rythme de croisière, il n’est pas sûr encore que l’échéance de fin 2028 soit tenue. Les entreprises voient donc les pénalités prévues dans le contrat s’appliquer. Des pénalités dont le montant est confidentiel mais dont on peut imaginer, vu le total de 823 M€ des contrats d’Eiffage-NGE, qu’elles sont conséquentes. Pour sa part, le groupement d’entreprises a ouvert un autre front financier pour contester, sur certaines parties des chantiers, ce qu’elle doit payer et ce qu’elle préfèrerait que paye le maître d’ouvrage. L’affaire n’a pas encore atteint cependant le stade du contentieux judiciaire.








