EXCLUSIF. Plus de deux ans après l’effondrement de l’immeuble du 4 rue Saint-Rome, à Toulouse, La Dépêche révèle les conclusions du rapport d’expertise judiciaire. Le document écarte la thèse d’une catastrophe soudaine et imprévisible, pointe un « processus progressif de fragilisation de la structure porteuse » et estime que « l’ouvrage aurait certainement pu être sauvé ». Travaux, alertes, responsabilités : voici ce que révèle ce rapport très attendu.
En quelques secondes, l’immeuble de la rue Saint-Rome a disparu dans un fracas de briques, de poutres et de poussière, dans la nuit du 8 au 9 mars 2024. Mais l’effondrement avait commencé des mois avant, peut-être même des années. La chute de ce bâtiment ancien du centre-ville de Toulouse est l’épilogue d’un processus lent : un édifice alourdi, décloisonné, affaibli par l’humidité, mal diagnostiqué, puis évacué in extremis avant de s’écrouler.
Plus de deux ans après la catastrophe, l’expert mandaté par le tribunal judiciaire de Toulouse a rendu son rapport, clos le 11 mai 2026. Le document décrit une « dégradation structurelle ancienne », aggravée par des interventions inadaptées, des transformations lourdes réalisées sans études suffisantes et une absence d’anticipation face aux signaux d’alerte. Selon l’expertise, l’effondrement « ne résulte pas d’un événement soudain et imprévisible, mais d’un processus progressif de fragilisation de la structure porteuse ». L’immeuble ne serait pas tombé par surprise. Il aurait prévenu.
Des alertes ignorées
Les premiers signes remontent au moins à janvier 2023. Dans l’appartement du premier étage, une porte palière frotte au sol. Un artisan intervient pour la raboter. Quelques mois plus tard, le problème revient. À l’été puis à l’automne, d’autres portes se bloquent, des parquets se soulèvent, des fissures apparaissent au-dessus des encadrements. Les désordres gagnent les étages. Au lieu d’être compris comme les symptômes possibles d’une structure en souffrance, ils sont d’abord traités comme des incidents de menuiserie ou de second œuvre.
Le 16 février 2024, un bureau d’études remet pourtant un rapport préoccupant. Il relève des fissures, des déformations de plancher, une humidité importante dans les caves, la dégradation du liant et de certaines briques du mur de refend, ce mur central chargé de reprendre une partie du poids de l’immeuble. Il évoque des signes d’affaiblissement et recommande une analyse structurelle approfondie. Mais le temps manque déjà. Le 5 mars, une partie du mur de refend s’effondre dans un commerce du rez-de-chaussée. La mairie dépêche une entreprise, qui conclut à l’urgence absolue. L’immeuble est évacué. Quatre jours plus tard, vers 1 heure du matin, il s’effondre entièrement.
L’expertise ouvre un champ de responsabilités large. Elle évoque des manquements à plusieurs niveaux : maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, entreprises, syndic, bureau d’études, gestion des désordres. Le rapport retient « des manquements significatifs à différents niveaux » et relève que « plusieurs alertes auraient dû conduire à une réaction immédiate ». Elle a été trop tardive ou insuffisante.
L’immeuble avait fait l’objet, entre 2011 et 2013, d’une réhabilitation totale avant sa mise en copropriété et la vente des appartements. Des logements auraient été vendus comme plateaux à aménager. Des décloisonnements ont été réalisés. Les combles ont été transformés en studio. Des charges ont été ajoutées. Dans un bâtiment ancien, dont les caves pourraient remonter à une période très ancienne et dont les murs porteurs n’avaient pas fait l’objet de vérifications suffisantes, ces transformations auraient modifié les descentes de charge. Le poids se serait reporté sur le refend central, déjà fragilisé par l’humidité et le vieillissement des matériaux.
Le rapport insiste sur ce point : l’effondrement ne résulte pas d’un événement isolé, mais d’une accumulation. À cela s’ajoute une question lourde pour la suite judiciaire : une garantie effondrement, pourtant votée en assemblée générale, n’aurait pas été effectivement souscrite, privant les copropriétaires d’une couverture essentielle au moment du sinistre. Un diagnostic technique global avait été proposé dès 2018 par le syndic. Il avait été refusé à l’unanimité par les copropriétaires. « L’ouvrage aurait certainement pu être sauvé, même s’il avait été nécessaire de déplacer certains occupants pendant l’intervention », note l’expert.
« Tout le monde en prend pour son grade… »
Les propriétaires souhaitent reconstruire l’édifice du XIXe siècle : façade rebâtie à l’identique, intérieur repensé, structure bois abandonnée au profit d’une solution plus solide. Mais le chantier reste suspendu à la mécanique judiciaire. Les responsabilités devront être tranchées avant les indemnisations et la reconstruction. « Avec ce rapport, les discussions vont reprendre. Les désaccords vont être nombreux. Seul le tribunal pourra trancher… », croit savoir une source proche du dossier. Pour Me Louis Thevenot, avocat de locataires, « l’expert a saupoudré les responsabilités. Tout le monde en prend pour son grade ». « On souhaite désormais que nos clients soient indemnisés, surtout au regard du préjudice moral qu’ils ont subi », insiste-t-il.
L’expert évalue déjà les travaux nécessaires : achèvement de la démolition, étaiement des avoisinants, protection thermique et étanchéité des façades mises à nu, puis reconstruction d’un immeuble désolidarisé des bâtiments voisins, fondé sur micropieux, longrines et poutres de redressement. Le coût est estimé autour de 3 millions d’euros. La durée des travaux pourrait atteindre un an et demi, après plusieurs mois de mesures provisoires. Il rappelle que « les immeubles voisins, ébranlés par l’effondrement, sont à surveiller ».
En fin d’année 2025, la mairie de Toulouse avait reçu les différentes parties prenantes en s’inquiétant de l’avenir de cette dent creuse. « Le rapport est entre les mains de l’avocat. La Ville ne souhaite pas communiquer sur une procédure en cours », indique la municipalité, qui avait été assignée en justice par les propriétaires quelques jours après l’éboulement pour avoir « préconisé des mesures inefficaces ».
Le rapport d’expertise montre comment un bâtiment ancien peut mourir lentement, par petites décisions, par économies de diagnostics, par alertes minimisées, par travaux successifs dont personne ne mesure vraiment l’effet global. L’effondrement de la rue Saint-Rome est un avertissement.














