Après une lente agonie financière, le tribunal judiciaire de Toulouse vient de prononcer la liquidation de l’association Soliha, un acteur majeur du logement et de l’accompagnement social en Haute-Garonne, qui avait été placée en redressement en décembre dernier. Une période de sursis qui n’a pas permis de sauver cette structure historique dont la chute fait grand bruit. Parallèlement, des perquisitions ont été menées dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte pour des soupçons de malversations. Son directeur général, Pierre Castéras, se dit « particulièrement touché par les mises en cause personnelles et par les conséquences pour les équipes et les usagers ». Explications.
Contrairement à ce que vous espériez, le redressement judiciaire de Soliha, entamé fin 2025, n’a pas permis de solder les dettes, malgré des licenciements et des ventes immobilières. Aujourd’hui, c’est la liquidation…
Nous y avons cru jusqu’au bout. Dans le cadre de la mise en redressement judiciaire à l’initiative de Soliha Haute-Garonne, le conseil d’administration avait adopté, le 16 juin dernier, un plan de redressement visant à préserver l’emploi, à se repositionner sur les métiers de l’accompagnement des copropriétés, sur la gestion d’établissements à vocation sociale et à procéder à la vente de 21 des 26 propriétés, afin de disposer de moyens financiers pour solder le passif. Malgré le gel des dettes, l’association fait face à des tensions de trésorerie très importantes et récurrentes.
Nous avons fait valoir des perspectives concrètes d’amélioration de la situation sur la période de juillet à octobre en indiquant un encours total à percevoir de 1,8 million d’euros, soit cinq fois le montant des besoins de trésorerie, dont 1,5 million d’euros de subvention de l’État et 143 000 euros de factures habitat et copropriétés. Nous avons donc sollicité la poursuite de la période d’observation et le renvoi de l’affaire au mois d’octobre 2026 en rappelant qu’elle est une association et non une entreprise, qui poursuit des objectifs sociaux et une mission d’intérêt général. En outre, le rapport de l’expert-comptable démontrait que la situation n’était pas irrémédiablement compromise.
Cela n’a pas été suffisant, que retient précisément le délibéré du tribunal ?
La présidente du tribunal judiciaire, dont je salue la qualité d’écoute, a considéré que les perspectives d’amélioration à court terme de la trésorerie n’étaient pas garanties et demeuraient en l’état insuffisantes. Elle a noté que l’essentiel des ressources de l’association était public et que le calendrier de versement des subventions était déconnecté des besoins de trésorerie et de décaissement mensuel. Pour mémoire, sur la période de janvier à juin, l’association a perçu seulement 90 000 euros pour accompagner plus de 300 de nos « usagers », accompagnés sociaux. C’est pour cela qu’elle a décidé de convertir le redressement judiciaire en liquidation judiciaire avec maintien de l’activité pendant une période de deux mois. La liquidation devrait être effective fin juillet.
Un déficit structurel et un modèle économique fragilisé
Voilà maintenant plusieurs années que l’association était en difficulté, avec in fine un trou financier de 1,4 million d’euros. Comment en est-on arrivé là ?
Les difficultés ont commencé à la fin de 2018. Soliha Haute-Garonne avait alors un niveau d’autofinancement négatif. La situation s’est dégradée l’année suivante. L’augmentation de la production de 20 logements pour le compte de Soliha Ariège a engendré une augmentation des frais de personnel et des charges financières. En 2020, le résultat annuel était pourtant positif, mais nos équilibres restaient fragiles et dépendants d’éléments exceptionnels et de subventions. L’enjeu était de passer d’un modèle « subventionné et déséquilibré » à un modèle économiquement soutenable.Mais malgré la mise en chantier d’un plan d’action dès 2023, la situation de l’association ne s’est pas améliorée. En 2024, on a déploré une chute de l’activité, une augmentation des charges de personnel due aux nouvelles missions et à un absentéisme important… Notre trésorerie, en forte baisse, ne pouvait plus être compensée par l’emprunt. La situation était typique d’un déséquilibre structurel avec un modèle économique fragilisé, une croissance des coûts non absorbée et une dépendance accrue aux financements externes. C’est pourquoi la gouvernance a demandé la mise en redressement judiciaire en décembre 2025.
Que vont devenir les 90 salariés ?
Il faut tout d’abord saluer le professionnalisme et l’engagement des salariés. Dans le cadre du plan de redressement, l’objectif était de préserver au maximum l’emploi et d’accompagner les départs. Mais dans le cadre d’une liquidation, c’est au liquidateur de procéder au licenciement économique de tous les salariés et de mettre en œuvre les mesures d’accompagnement.
Des propriétaires et des locataires du parc immobilier que vous gérez sont inquiets, les propriétaires ne sont pas payés et les locataires menacés d’expulsion, que leur dites-vous aujourd’hui ?
Dans le cadre du plan de redressement, l’objectif était de vendre du patrimoine pour assurer les paiements des dettes. Il revient maintenant au liquidateur judiciaire de s’acquitter de cette tâche. Pour les usagers, près de 300 personnes, il revient encore au liquidateur d’engager les démarches afin de procéder aux transferts de leurs accompagnements vers d’autres associations à vocation sociale. Avec toujours le risque que ces structures, elles aussi fragilisées, n’en aient pas la capacité.
« Je suis particulièrement touché par les mises en cause personnelles »
Vous vous êtes toujours défendu de toutes pratiques illégales, mais des perquisitions ont été menées dernièrement dans votre antenne nîmoise et à Toulouse, qu’en est-il du volet pénal de cette liquidation ?
Je dois dire que je n’ai pas d’informations sur le sujet. Des plaintes ont été visiblement déposées, peut-être par des propriétaires, et une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Nîmes. Des perquisitions ont aussi été menées dans nos bureaux de Haute-Garonne. Les policiers ont pris toutes les pièces qu’ils souhaitaient en ma présence. Mais à ce jour, aucune suite n’a été donnée à ces investigations. Si je dois être entendu dans le cadre de cette procédure, je ne me soustrairai pas aux auditions, je m’expliquerai. Ceci dit, je suis particulièrement touché par les mises en cause personnelles et par les conséquences pour les équipes et les usagers. Après douze ans d’engagement sans compter pour le mouvement Soliha, je suis choqué par le mépris qui est réservé à ses cadres.
Quelles leçons tirez-vous de ce naufrage ?
Je crois à la sagesse de nos institutions, mais je doute de plus en plus de notre contrat social et de l’État-providence. La mise en liquidation est un échec. Un échec du mouvement dans sa capacité à se réinventer et à sortir du plaidoyer. Un échec collectif de l’association à réussir sa conduite du changement sous l’autorité et la responsabilité de sa gouvernance. Un échec personnel à faire réussir la transformation de l’association en devenant une entreprise de l’économie sociale et solidaire à but lucratif mais désintéressée. Le constat est sans appel, c’est la faillite d’une association dans son ensemble, d’un modèle économique et d’une culture de dépendance à la subvention. Il convient d’en tirer les leçons. À titre personnel et au regard de la situation, je pensais utile que l’association fasse appel. La décision est autre. Il convient d’en prendre acte.
Le train de vie des dirigeants en question
Salaires mirobolants, voitures de fonction, embauche de proches… Voilà plusieurs mois, sinon années, que le train de vie des dirigeants de Soliha est pointé du doigt par les salariés. Et la personnalité de Pierre Castéras, le directeur général, transfuge du Parti socialiste, qui a incarné, à ses débuts, le mouvement macroniste En Marche, en Haute-Garonne, est pour le moins controversée. Toujours à la lisière du politique, de l’associatif et des affaires, Pierre Castéras avait déjà été épinglé dans les années 2000 pour sa gestion de la Confédération pyrénéenne du tourisme, se jugeant victime à l’époque « d’un règlement de compte entre collectivités ». Aujourd’hui, il se retrouve à nouveau sur la sellette avec Jean-Marc Mounicou Loustau, président de Soliha Méditerranée, interdit de gestion et révoqué. Alors que les salariés ne sont pour certains plus payés. L’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Nîmes et l’inspection en cours de la chambre régionale des comptes devraient pouvoir faire toute la lumière sur le naufrage d’une institution qui avait une longue histoire dans l’action sociale toulousaine. Soliha intervenait sur l’ensemble des métiers de l’accueil, de l’hébergement, du logement, de l’habitat et des territoires. Elle bénéficiait de deux agréments spécifiques lui permettant d’œuvrer en faveur du logement des personnes défavorisées. L’association comptait près de 90 salariés et gérait 16 immeubles d’habitation avec 123 logements. Trois cent treize ménages étaient accompagnés dans leur projet de réhabilitation énergétique. L’association s’occupait aussi de 188 maintiens à domicile, de 125 dossiers de précarité énergétique et de quatre logements insalubres. Par ailleurs, 28 ménages étaient accompagnés dans le cadre de copropriétés, 407 ménages bénéficiaient d’un accompagnement social et 428 personnes étaient suivies dans le dispositif des centres d’accueil pour les migrants (CAES).











