Début janvier 2020, la police judiciaire a ouvert une enquête financière à l’encontre de Mohamed Zerrouki, soupçonné d’être le patron du clan historique qui dirigeait le lucratif trafic de drogue dans le quartier des Izards, au nord de Toulouse. Ces investigations ont montré des incohérences entre son train de vie, celui de sa famille et ses revenus officiels, quasi inexistants. Ce volet, où argent liquide et importantes importations de drogue se conjuguent, va mobiliser la cour d’assises de la Haute-Garonne pendant six jours.
Du quartier agité des Izards, à Toulouse, on retient souvent les règlements de comptes, quand les armes lourdes plongent les familles dans les larmes. L’année 2020, notamment le cœur de l’été, a été à ce titre particulièrement marquante avec des assassinats en cascade. Dans les services spécialisés, personne ne doutait des raisons de ces crimes et des probables donneurs d’ordres cachés derrière ceux qui activent les kalachnikovs.
Dans les bureaux de la police judiciaire, rebaptisée Decos, les policiers gèrent depuis treize ans ces règlements de comptes directement liés au narcotrafic. Un travail compliqué. Mais le dossier qui va mobiliser les magistrats de la cour d’assises spécialement composée à partir de ce mercredi à Toulouse n’a pas été nourri par la division criminelle. Elle a commencé de l’autre côté du commissariat central de Toulouse, chez les « financiers ».
Le deal ? Plus de 12 000 euros chaque jour
Un travail patient et discret pour étudier les revenus, et les activités, de certaines figures du quartier nord de Toulouse. Une zone où depuis longtemps la drogue alimente une économie prospère. « Entre 12 000 et 18 000 euros de revenus quotidiens uniquement sur le trafic de cannabis », selon les investigations menées par l’instruction. Et combien pour la cocaïne ?
Ces revenus importants, rien ne les stoppait malgré les enquêtes successives. Alors la police a changé sa méthode. Elle a continué à travailler sur les points de deal, ses organisations ou les assassinats mais elle a aussi confié à ses spécialistes de la finance des investigations sur les revenus des hommes souvent soupçonnés, rarement poursuivis.
À leur tête, objet de leurs préoccupations, Mohamed Zerrouki. Ce père de famille âgé de 45 ans, sans casier judiciaire, souvent cité mais jamais ou presque poursuivi, était-il le « patron » du trafic de drogue du nord de Toulouse ? Faute d’éléments probants le mouillant alors dans le deal, les policiers ont fouillé son train de vie. Et découvert un certain nombre d’incohérences.
Gros investissement immobilier
Passons sur le train de vie familial, entre berline haut de gamme et vestiaire griffé, les enquêteurs puis le juge d’instruction ont observé de près les mouvements bancaires, avec beaucoup de liquide, et les investissements immobiliers du couple. Comment leur maison de Buzet-sur-Tarn, revendue 552 000 euros, a-t-elle pu être construite ? Mohamed Zerrouki a beau avoir affirmé avoir « beaucoup travaillé de ses mains avec des amis », pour construire l’édifice, un spécialiste a évalué les travaux à plus de 250 000 euros. Le prêt bancaire accordé, sur la foi de documents que la justice estime d’ailleurs falsifiés, se limitait à 180 000 euros dont 61 000 pour l’achat du terrain.
Le « boss » supposé a alors expliqué travailler mais son emploi, dans le Gers, ne serait pas compatible avec ses déplacements. Quant à son goût du jeu, paris sportifs ou sorties casino, elles lui coûteraient plus qu’elles ne rapporteraient. Forcément, il demeure les soupçons de trafic de drogue.
La perpétuité encourue
Les enquêteurs avaient déjà pas mal progressé quand, depuis Paris, la juridiction en charge de la criminalité organisée, a apporté des éléments imprévus : les conversations enregistrées sur des téléphones cryptés, supposés inviolables utilisés par les trafiquants toulousains. Conversations embarrassantes, échanges avec le Maroc ou l’Amérique du Sud pour amener jusqu’à Toulouse, des centaines de kilos de cannabis ou de cocaïne, ces téléphones SkyGPP ont aussi apporté, par exemple, la photo de milliers de billets réunis sur la table à manger de la famille.
Face à ces éléments, Mohamed Zerrouki a longtemps nié. Que va-t-il dire devant ses juges ? Jugé pour un règlement de comptes en mars, il a joué les surpris, entre jeu du silence, tentative de suicide et refus de comparaître ce qui n’a pas empêché sa condamnation – 27 ans de réclusion, il a fait appel. Cette fois, parmi les cinq accusés dont un toujours en fuite, des amis et surtout sa femme. En dix-sept ans de vie commune et trois enfants, cette femme a-t-elle pu sérieusement méconnaître les activités de son époux ? Et ne pas en profiter ? Elle jure que oui mais peine à convaincre et le dossier affirme plutôt le contraire. La nouvelle défense du couple, autour de Me Mourad Battikh, peut-elle convaincre la cour ?
Jamais incarcérée depuis son arrestation au printemps 2021, cette femme âgée de 42 ans, encourt une peine importante. Comme son époux et les co-accusés, Hakim Bouddejelah, défendu par Mes Dupoux et Le Bonjour, ou Badreddine Abbou assisté de Me Parra-Bruguière. Ils sont poursuivis par des textes de lois « copiés sur les lois anti-mafia italienne », glisse un avocat. En jeu, des dizaines d’années de détention.
Verdict attendu la semaine prochaine.















