SÉRIE (2/7). C’était l’appartement idéal : à cinq minutes à pied du lycée Airbus où elle a suivi ses études, à Toulouse, avant de devenir officiellement mécanicienne sur la chaîne de l’A330. Maureen Jacquier y a trouvé la mort à 19 ans, sauvagement assassinée de 62 coups de couteau par un collègue airbusien. Retour, onze ans plus tard, sur les lieux du crime.
Ce cri déchirant résonne encore distinctement dans sa mémoire. « Je ne connaissais pas la petite. Je ne l’avais jamais vue. Mais je me souviens des hurlements de la maman dans la rue », soupire Michel, installé depuis vingt ans, quartier des Minimes, à Toulouse.
« Elle donnait sur l’arrière de la résidence »
Le pavillon de ce retraité de la fonction publique âgé de 72 ans offre une vue imprenable sur la petite résidence de trois étages au crépi rose foncé où Maureen Jacquier, 19 ans, a été sauvagement assassinée en février 2015 (lire par ailleurs). « Son appartement donnait sur l’arrière, de ce côté », désigne-t-il du menton. Elle y avait emménagé cinq ans plus tôt avec son petit ami et l’avait conservé quand le couple avait rompu.
Une résidente d’un certain âge feint la surdité pour s’engouffrer dans le hall à ciel ouvert, surmonté d’une arche. De solides grilles blanches côté trottoir devant lesquelles il faut badger, une porte à gâche électrique pour rallier la fraîcheur des parties communes en cette période caniculaire. La voilà à l’abri des importuns et des souvenirs plombés.
L’appartement reloué
« Rien n’a vraiment évolué. Dans cette résidence, la majeure partie des locataires sont des jeunes. Ils changent souvent. Je crois que l’appartement [du meurtre] est loué à une famille étrangère », suggère un voisin.
Le tueur s’est-il fait ouvrir la porte ? Ou a-t-il surpris Maureen en pénétrant par la porte-fenêtre côté jardin, qu’elle laissait parfois entrouverte pour son chat ? À l’extrémité du carré de pelouse, de part et d’autre de la clôture, un opulent palmier tutoie une rangée d’arbres caducs. Alliance de circonstance pour barrer la vue directe, depuis la terrasse en bois, sur le peu réjouissant bardage bac acier de l’usine Airbus, distante d’une cinquantaine de mètres à peine.
« Ils ont tué de nombreux serpents »
C’est là que la jeune Lyonnaise avait peaufiné dès 2010 sa formation de mécanicienne, en intégrant le lycée Airbus Saint-Éloi qu’elle venait tout juste de quitter pour travailler sur le site de Colomiers. Chaque matin, durant quatre ans, l’Airbusienne avait emprunté le chemin Tricou pour tourner à angle droit dans la rue Sang-de-Serp. D’aucuns décèleraient dans ce patronyme un triste présage. « À l’époque où ils ont défriché le site, ils ont tué de nombreux serpents. Ça a donné son nom à la rue », recadre un historien amateur.

La proximité du canal du Midi devait plaire aux reptiles. L’ondulante façade vitrée siglée Airbus qui court le long de la rue évoquerait presque cette double origine : la reptation des vertébrés sifflants et l’onde troublée par les mariniers. De l’appart au lycée, cinq minutes à pied, montre en main. Cette proximité immédiate avait convaincu la jeune femme, inscrite au permis moto, d’emménager dans l’appartement d’environ 40 m² en rez-de-chaussée.
« J’ai forcément dû la voir passer »
« L’entrée du lycée se faisait par là, à l’époque », se remémore un Airbusien en désignant le check-point principal hérissé de barrières qu’une jeune femme actionne depuis sa guitoune à qui te montre patte blanche. « Les élèves présentaient leur badge. J’ai forcément dû la voir passer », s’émeut une mémoire du site qui, paradoxalement, découvre l’affaire. Rapide coup d’œil sur Google. « 62 coups de couteau ? », s’effare-t-il, incrédule.
Modelé en 1921 par l’industrie aéronautique naissante et désormais plus que centenaire, le site de Saint-Éloi a produit des avions mythiques comme la Caravelle ou le Concorde, avant de basculer sur la famille des A300. L’urbanisation a peu à peu grignoté les derniers vestiges d’une zone agricole devenue pavillonnaire.
« Il n’y avait que des champs autour »
« Quand Airbus est arrivé (en 1969, NDLR), ça a beaucoup changé cette partie des Minimes, insiste Michel. Une dame en face me racontait qu’à l’époque, ses enfants faisaient du vélo chemin Tricou. Ils jouaient au foot. Il n’y avait que des champs autour ».

Depuis le meurtre de Maureen, l’avionneur a transformé davantage encore son ancienne rue. « C’était un chemin, comme son nom l’indique. Mais Airbus a récemment fait agrandir la chaussée à sept mètres, pour faire passer ses camions. Ils travaillent en 3×8. C’est un peu devenu l’autoroute lors des changements d’équipes », soupire le septuagénaire.
Détail tragique
Avec cet adorable jardin protégé des regards indiscrets, à deux pas de son rêve airbusien, la Rhodanienne avait cru louer ici l’appartement de ses rêves. Détail tragique de l’histoire : à l’instar de son corps supplicié, des cartons remplis d’affaires ont été retrouvés au pied du lit. Maureen, qui allait fêter ses 20 ans, devait déménager un mois plus tard.
30 ans de réclusion pour un crime jamais reconnu
Maureen Jacquier a été retrouvée morte par son père, dans la soirée du vendredi 27 février 2015. Arrivé en famille de Lyon pour rendre visite à sa fille, il s’est inquiété de son silence et a décidé de pénétrer dans l’appartement par l’arrière, la porte d’entrée étant fermée à clé. C’est là qu’il a découvert la scène d’horreur : le corps sans vie de Maureen, baignant dans une mare de sang à même le sol de sa chambre.L’autopsie pratiquée par le médecin légiste a révélé 62 plaies. La victime avait notamment la carotide et l’aorte tranchées au couteau. Condamné à 30 ans de réclusion (à deux reprises) par la cour d’assises, Sylvain Boulais, 25 ans à l’époque des faits, connaissait bien la jeune femme. Son meilleur ami sortait avec Maureen. Employé, comme elle, chez Airbus, il était en couple avec une fille qu’elle lui avait présentée. Il n’a jamais avoué le meurtre, dont le mobile demeure inconnu : la jeune femme n’a subi, selon le légiste, aucune agression à caractère sexuel.











