Le Canal du Midi, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996, est souvent résumé à ses 240 kilomètres de berges et à ses platanes centenaires, mais c’est oublier les 328 ouvrages d’art qui jalonnent son tracé de Toulouse à l’étang de Thau. Parmi eux, certains défient le bon sens à première vue : une écluse parfaitement ronde, un canal qui enjambe un cours d’eau comme un pont, un tunnel creusé contre les ordres du ministre du roi. Voici les constructions qui méritent qu’on s’y attarde.
L’écluse ronde d’Agde, seul ouvrage de ce type au monde à l’époque
Construite à Agde en 1676, cette écluse ne ressemble à aucune autre : son bassin est parfaitement circulaire, d’un diamètre de près de 30 mètres, taillé dans le basalte volcanique noir du Mont Saint-Loup. Cette particularité répond à une contrainte technique précise, puisqu’à cet endroit le canal se divise en trois directions, vers Béziers à l’ouest, vers le port fluvial d’Agde au sud, et vers l’étang de Thau à l’est.
Un bassin rectangulaire n’aurait pas permis aux bateaux de manœuvrer pour choisir leur itinéraire, ce qui explique que Riquet ait opté pour cette forme circulaire permettant de pivoter librement. Il s’agit de la première écluse de cette forme jamais construite au monde, et elle reste à ce jour la seule de tout le Canal du Midi.
Le tunnel du Malpas, percé en secret sous une colline friable
En 1679, alors que le tracé du canal est pratiquement finalisé, Riquet se retrouve bloqué par la colline d’Ensérune, près de Colombiers dans l’Hérault, une butte de tuf sablonneux perméable et sujette aux éboulements. Colbert juge l’opération trop risquée et ordonne l’arrêt des travaux. Riquet passe outre en catimini avec le maître-maçon Pascal de Nissan : en huit jours seulement, ils creusent les 173 mètres du tunnel et cimentent la voûte, mettant Colbert devant le fait accompli.
Ce premier tunnel navigable jamais construit au monde, avec six mètres de large pour 8,5 mètres de hauteur, est l’un des derniers grands ouvrages réalisés par Riquet avant sa mort en 1680.
Le pont-canal du Répudre, ou comment faire passer de l’eau au-dessus de l’eau
À Paraza, dans l’Aude, le canal franchit le petit ruisseau du Répudre d’une façon qui paraît paradoxale : il passe par-dessus, comme un pont ordinaire enjamberait une route. Le pont-canal du Répudre est le premier ouvrage de ce type jamais construit en France, et le plus ancien encore debout au monde dans sa catégorie.
La raison tient aux crues imprévisibles du Répudre, qui auraient régulièrement interrompu la navigation si le canal l’avait simplement croisé au sol, les eaux turbulentes comblant le lit de limon et de débris. Riquet fait donc construire un aqueduc qui élève le canal au-dessus du ruisseau, maintenant les deux flux totalement indépendants, principe que Vauban reprendra ensuite pour d’autres ouvrages, dont le pont-canal de l’Orb à Béziers.
Les écluses de Fonseranes, un escalier d’eau sur 300 mètres
À la sortie ouest de Béziers, neuf écluses ovoïdes se succèdent sur environ 300 mètres pour permettre aux bateaux de franchir un dénivelé de 21,5 mètres, les bassins se vidant les uns dans les autres de façon continue.
Les écluses de Fonseranes constituent sans doute l’ouvrage visuellement le plus frappant de tout le tracé, d’autant qu’elles ont été conçues par Riquet lui-même, qui était natif de Béziers, dans cette forme ovoïde caractéristique que l’on retrouve sur les 63 écluses du canal et qui n’existe nulle part ailleurs sur les grandes voies navigables françaises.
Classées monument historique et inscrites au patrimoine de l’UNESCO, elles sont aujourd’hui empruntées par environ 10 000 bateaux par an, ce qui en fait l’un des sites fluviaux les plus fréquentés de France.
Le seuil de Naurouze, le point où les eaux partent dans deux directions opposées
À une soixantaine de kilomètres à l’est de Toulouse, dans l’Aude, un obélisque érigé en 1825 par les descendants de Riquet marque le seuil de Naurouze, point culminant du canal et ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et la Méditerranée. Les eaux captées dans la Montagne Noire y arrivent avant de se diviser naturellement, une partie alimentant le canal vers Toulouse, l’autre vers Béziers et la mer. Riquet avait identifié ce point comme la clé de voûte de tout son projet, puisque sans cette alimentation naturelle, aucun des ouvrages qui jalonnent le tracé n’aurait été envisageable.
Pour les habitants de Toulouse et de la région, l’essentiel de ces curiosités est accessible en moins d’une journée de route, que ce soit à vélo le long des berges ou en bateau, à raison d’une surprise architecturale tous les quelques kilomètres.












