À 77 ans, Maria* tente de faire face au quotidien avec sa petite-fille Anna*, 16 ans. Sous l’emprise de proxénètes, elle se prostitue depuis des années. Confiée il y a un an et demi à sa grand-mère, les deux femmes n’arrivent plus à réconcilier leurs réalités. Maria, désemparée, raconte ce quotidien fait de violences, de déboires avec les institutions, mêlé à l’inquiétude permanente pour cette enfant qu’elle aime par-dessus tout. Récit.
Maria* rêvait d’une retraite paisible. Cette septuagénaire a pourtant vu sa vie basculer du jour au lendemain.
C’est en juin 2025 que l’Aide sociale à l’enfance (Ase) lui a confié sa petite-fille, Anna*, d’à peine 15 ans mais placée depuis l’âge de 6 ans. « Je pensais la prendre pour quelques jours. En fait, ils s’en sont complètement débarrassés chez moi, sans me demander mon avis », souffle la retraitée de 77 ans. « Ils ne savaient pas quoi faire d’elle. »
Ce que Maria ignorait alors, c’est que l’adolescente était déjà tombée dans l’engrenage de la prostitution. Très vite, la maison familiale devient le théâtre d’un quotidien incontrôlable. Anna part la nuit, ne donne aucune nouvelle, ramène des amis, gamins déboussolés de l’Ase eux aussi. Parfois, il y a de la drogue. D’autres fois, Maria se demande si un proxénète ne se cache pas parmi eux. À trois, quatre heures du matin, elle se réveille en se demandant si la nuit va virer au règlement de comptes. « Ça arrive : pour des vols de téléphones, des choses comme ça. »
« Je suis prise en otage »
« Ils m’ont cassé des portes, le toit, la lunette arrière de ma voiture quand je leur disais de partir. », s’indigne cette femme de 77 ans, complètement dépassée.
« Je suis prise en otage quelque part », souffle Maria. « Anna prend mes clés de voiture, les confie à des amis et ils partent, sans permis. Et pendant tout ce temps, j’angoisse. Ça fait un an et demi que j’ai la boule au ventre. »
« Je vouais tout à cette petite »
Avec une mère défaillante et un père aux abonnés absents, Anna a dû subir depuis son enfance. Lorsque l’Ase décide de la placer à six ans, sa grand-mère exprime le souhait de la prendre avec elle. « Même quand elle changeait de famille, je redemandais, se souvient-elle. Je l’accueillais parfois le week-end. Et je voyais qu’elle tournait mal. »
Des années plus tard, elle se demande si la situation aurait été différente si Anna avait toujours eu un cadre, quelqu’un pour l’accompagner. Aujourd’hui, elle doit composer avec la réalité.
« À mon âge, je n’ai plus la force. Je vouais tout à cette petite : je lui avais fait une assurance-vie, je voulais lui payer le permis… Mais on l’a habituée à ce qu’il n’y ait aucune règle, aucune sanction. On ne rend pas service à ces jeunes en abandonnant tout cadre », dénonce-t-elle, la voix nouée.
Maria, tremblante, tend son téléphone. Des dizaines de messages de clients s’affichent. Des hommes majeurs, des adresses. Elle voit tout, puisque sa petite-fille utilise son compte de messagerie. Photos dénudées, tarifs, pratiques sexuelles… « C’est horrible », désespère la septuagénaire, à bout. « Elle dit qu’elle va bosser. »
« Je ne sais jamais si elle est morte ou vivante »
Depuis une dizaine de jours, l’adolescente a de nouveau disparu. Elle serait partie en Suisse. « C’est la première fois qu’elle part si longtemps, et à l’étranger », confie Maria. Elle l’a appelée la semaine passée « pour prendre des nouvelles, et savoir comment allait le chat. » Depuis, plus rien. « Je ne sais jamais si elle est morte ou vivante. »
« L’Ase fait ce qu’elle peut, reconnaît Maria. Heureusement que l’association Nos ados oubliés me soutient. Ça me soulage. » Cette grand-mère, malgré la fatigue et la douleur sur son visage, se permet encore d’espérer. « Moi, ma vie est faite, mais elle est en train de détruire la sienne. Je veux juste qu’elle rentre, qu’elle écoute. Qu’elle reprenne la bonne route. Et que les institutions réagissent. On ne peut pas laisser ces gamines. »














