SÉRIE (1/7). Le 38, rue Jean-Baptiste-Merly, est redevenu une adresse presque banale. Une porte basse, un escalier clair, des locataires de passage. Mais dans cet immeuble du centre de Toulouse, Eva Bourseau, 23 ans, a été tuée lors d’une nuit de drogue et de violence. Plus de dix ans après, retour dans un lieu qui n’a jamais complètement effacé le crime.
Au bout d’un immeuble étroit et cabossé, un gros chat noir et blanc fixe chaque jour le bâtiment de l’autre côté de la rue. Bounty est installé derrière une fenêtre à petits carreaux, immobile dans une galerie vitrée qui domine la chaussée. Entre lui et la façade fatiguée du 38, rue Jean-Baptiste-Merly, à Toulouse, il n’y a qu’un passage piéton. Le félin observe sans le savoir l’une des adresses les plus sombres de la mémoire criminelle toulousaine.
Son propriétaire était là ce soir du 3 août 2015, lorsque les policiers, les pompiers et les journalistes ont envahi la rue, quelques heures après la découverte du corps d’Eva Bourseau, 23 ans, dans une caisse en plastique, au troisième étage de l’immeuble. La jeune femme avait été tuée quelques jours plus tôt par deux connaissances venues la cambrioler pour lui voler de l’argent et des stupéfiants.
« Là, il me dit que ça doit être plus grave… »
Lui et son épouse, Marie-Claude, vivent dans le quartier depuis 1974. « J’étais à Bordeaux chez ma fille. Mon mari m’appelle. Il n’aimait pas faire ça, mais il le fait. Il me dit : le Velux est ouvert chez la voisine, le plafond va tomber. Il pleut trop fort. Le lendemain, il me rappelle : il y a la police partout. Là, il me dit que ça doit être plus grave que le plafond », se remémore cette retraitée au visage doux.
Le 3 août 2015, la mère d’Eva Bourseau, sans nouvelles d’elle depuis plusieurs jours, se rend chez sa fille. Les pompiers passent par le Velux. À l’intérieur, les enquêteurs découvrent un petit logement sous les toits devenu scène de crime. Dans l’unique chambre, la porte a été calfeutrée de l’extérieur avec du ruban adhésif. Dans une caisse en plastique fermée, le corps d’Eva baigne dans un liquide jaunâtre. Dans la pièce principale, côté cuisine et banquette, le Bluestar révèle des traces de sang. Près de l’entrée, douze sacs-poubelles sont remplis d’objets appartenant à Eva, de seringues, de gants, d’emballages, de bouteilles et de bidons vides d’acide chlorhydrique. Un pied-de-biche est retrouvé au sol, enroulé dans un sac-poubelle. Les constatations judiciaires décrivent l’échec du nettoyage : tout a été déplacé, emballé, frotté, mais rien n’a disparu.
Un appartement à éviter
Rue Merly, ceux qui étaient là se souviennent aussi de l’odeur. La première journaliste sur les lieux garde cette mémoire physique : la porte ouverte, les policiers, les habitants et cette puanteur qui a glissé dans la rue. De l’autre côté, dans son salon Coiffure toulousaine, Touati travaillait. « Ils bloquaient tous les accès. Je ne la connaissais pas, mais ça m’avait choqué. Un être humain, lui faire ça ? Je m’en rappelle comme si c’était hier. »
Eva Bourseau vivait seule dans cet appartement souvent en désordre, avec sa poutre au mur, son vidéoprojecteur et sa porte tapissée de photos de ses proches. Elle avait quitté le Lot pour étudier les lettres à Toulouse, avant d’arrêter l’université. Elle était vive, enjouée, originale, très aimée de ses amis et de sa famille, mais aussi fragile, mélancolique, prise dans des nuits de fête et de stupéfiants. Sa cousine Luna refuse pourtant qu’on la résume à cela. « Beaucoup de choses fausses ont circulé sur Eva, notamment à la télé, en disant qu’elle était ‘la reine de la nuit’. Je pense simplement qu’elle a vécu sa jeunesse comme beaucoup quand ils arrivent à Toulouse. Elle n’a pas fait les bons choix, elle n’a pas rencontré les bonnes personnes. »

Luna n’est jamais entrée dans l’appartement. Elle voyait Eva à Gourdon, chez leur grand-mère. « On a presque toujours vécu l’une à côté de l’autre. On prenait le bus pour aller au collège et au lycée. Puis elle est allée à Toulouse, on s’est un peu éloignées. » Aujourd’hui encore, elle évite la rue Merly. Elle n’a jamais franchi la porte couleur brique, monté l’escalier clair et ses marches de terrazzo. « Je ne passe jamais, jamais, jamais dans cette rue. La seule chose que je n’ai pas faite après le décès d’Eva, c’est d’aller vider son appartement. J’ai vu toutes les photos. Mais passer devant cette porte d’entrée, c’est au-dessus de mes forces », glisse-t-elle.
« Il a eu du mal à le relouer… »
Dans l’immeuble, la vie a continué. Marie, locataire du premier étage, s’est installée en 2021. Cette médiatrice a découvert l’histoire en tapant l’adresse au moment de signer. « Pendant une heure, j’ai eu peur d’avoir peur. Puis ça m’a rassurée : ce n’était pas dans mon appartement. » Thomas, étudiant en informatique, vit au-dessus de chez elle depuis trois ans. Il l’a su dès le début par sa cousine qui habitait les lieux avant lui. « Ce n’est pas anodin. Mais ce n’est pas quelque chose qui me tracasse. Quand je dis où j’habite, je le glisse parfois comme une anecdote », raconte le jeune homme.
Le logement du troisième étage, lui, a longtemps porté son poids. « Le propriétaire a eu du mal à le relouer », croit savoir Marie-Claude depuis l’immeuble d’en face. Selon plusieurs riverains, l’appartement aurait connu des tentatives d’intrusion, peut-être des occupations temporaires. D’autres évoquent un Airbnb. Rien de très sûr.
Dix ans plus tard, le quartier change
Les deux meurtriers, Taha Mrani Alaoui et Zakariya Banouni, ont été condamnés par la cour d’assises de la Haute-Garonne, le premier à trente ans de réclusion criminelle, le second à vingt-cinq ans. Jonathan Bomstain, l’un des avocats de Zakariya Banouni, a gardé le contact avec les parents de son client pendant quelque temps. Ils lui apportaient des gâteaux en fin d’année. « Ils avaient tout mis en place autour de lui. Il avait brillamment réussi ses études, maths sup, la prépa royale à Toulouse. Puis il s’est effondré en cours de route. » En prison, dit l’avocat, cet accro à la drogue s’est sevré, a étudié l’histoire puis les langues, lisant beaucoup, « dévalisant la bibliothèque » de la maison d’arrêt de Foix. Il dévore désormais les ouvrages du centre de détention de Muret. Taha Mrani Alaoui, lui aussi toujours détenu, passerait encore des diplômes. Aucun des deux ne doit sortir avant plusieurs années.
Le quartier a bien changé depuis l’été 2015. Quelque chose s’est défait au fil des ans. Marie-Claude parle de l’endroit comme d’un village qui aurait perdu ses boutiques, ses habitudes, ses visages connus. « Maintenant, les commerces ne tiennent pas, presque tout est fermé », observe-t-elle. Pour le démontrer, elle pose son regard sur la pizzeria installée au rez-de-chaussée du 38, rue Jean-Baptiste-Merly, « pas capable de rester ouverte plus de six mois ». Dans l’immeuble, rien ne paraît avoir bougé. Et ce drame qui ne le quittera jamais.
Quand Breaking Bad inspire l’horreur
Après avoir tué Eva Bourseau, Taha Mrani Alaoui et Zakariya Banouni ne cherchent pas à fuir immédiatement. Ils reviennent dans l’appartement, achètent une malle en plastique et des litres d’acide chlorhydrique dans plusieurs supermarchés toulousains, au point d’en vider certains rayons. Leur objectif : faire disparaître le corps. Au procès, les débats établiront que cette idée est directement inspirée de la série américaine Breaking Bad, dans laquelle des corps sont dissous à l’acide. Mais la fiction se heurte à la réalité. Lorsque les pompiers pénètrent dans le logement, le 3 août 2015, le corps d’Eva Bourseau se trouve toujours dans une caisse plastique, baignant dans un liquide jaunâtre. Cette tentative macabre de dissimulation restera l’un des aspects les plus marquants de cette affaire criminelle.













