Anna*, 16 ans, est l’une des nombreuses adolescentes de Toulouse prises dans l’engrenage de la prostitution. Elles seraient 200 comme elle en Haute-Garonne. Une éducation ratée, l’appât du gain et la drogue qui modifie ses perceptions la maintiennent sous l’emprise de proxénètes. Son avocat, Me Jonathan Bomstain, dénonce l’absence de prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance, soulignant un blocage institutionnel préjudiciable. Mais l’obstacle majeur, aussi difficile soit-il à admettre pour nos sociétés, réside peut-être ailleurs : ces mineures dont les charmes interdits rapportent des revenus conséquents veulent-elles vraiment s’en sortir ?
Silhouette frêle, les joues creusées, Anna paraît à peine 12 ans. Surjouant l’accent de la rue marseillaise, Anna jargonne pourtant comme les proxénètes lorsqu’elle vous parle, pour pointer l’attitude des « condés », ou absoudre ses copines « michto » (michtonneuses). Au fond de ses yeux cernés qui ne vous regardent que rarement, on peut lire la méfiance et la honte. L’égo aussi. La prostitution reste un tabou chez ces adolescentes paumées qui en vivent pourtant. Elles n’en parlent qu’aux publics affranchis, « seulement entre tapins ». Le reportage, le témoignage : très peu pour elles, « tous les ‘clando’ de Toulouse vont me reconnaître sinon ».
Anna, 16 ans : le visage d’une jeunesse toulousaine bousillée
Père absent, mère défaillante, cette gamine de 16 ans et 35 kilos fait partie de ces jeunes femmes baladées par des proxénètes – qu’elle défend souvent – dans des appartements loués via « Booking » ou « Airbnb » à Toulouse ou ailleurs. Le plus difficile à admettre et l’obstacle majeur pour les institutions, c’est cette volonté « de ne pas s’en sortir » confiée par Anna. Dans la Ville rose, elles sont des dizaines à enchaîner cinq, dix ou quinze clients par jour pour se payer vêtements, maquillage, cigarettes et cannabis. Comme si c’était banal. Jetant chaque semaine leur carte SIM pour éviter que leur téléphone, équipé de Snapchat, ne soit repéré.
Les clients, eux, savent où les trouver : les sites d’escorting comme Sexmodel (rebaptisé depuis peu) foisonnent d’annonces proposant des services sexuels, y compris de mineurs. « C’est pas un peu de blé qu’elles gagnent, c’est beaucoup. Un smic par jour : avec trois clients on gagne 1 000 euros », plastronne-t-elle, omettant de préciser la commission du souteneur. Me Jonathan Bomstain, l’avocat d’Anna, la considère comme « une victime sous emprise » ; pour preuve une comparution immédiate récente où cette dernière était prête à se jeter dans les bras du sombre individu assis dans le box, « il l’a prostituée dans un logement type Airbnb ».
Privée de prise en charge : l’impasse administrative
Face à cette enfance bousillée et privée de repères familiaux, « l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de Toulouse ne dispose pas des moyens matériels et humains nécessaires », estime le pénaliste très investi dans la lutte contre la prostitution des mineurs.
Me Bomstain alerte sur la situation de sa cliente, toujours privée de prise en charge pour des raisons qui, à ce stade, restent inexpliquées. D’autant qu’il existerait, selon lui, des tensions entre l’ASE et l’association toulousaine Nos Ados Oubliés, pourtant très active sur le terrain en s’occupant notamment d’Anna. « Je ne comprends pas qu’un acteur associatif comme celui-là ne puisse pas échanger dans des conditions sereines avec les services du département ». L’avocat déplore ce blocage institutionnel : « À l’arrivée, c’est l’enfant qui en pâtit. Et ça, je ne peux pas l’entendre. »
Dialogue difficile, le département répond
Contacté, le département de Haute-Garonne, donneur d’ordre, indique que, « les services de l’Aide Sociale à l’Enfance ont pris en charge la situation de cette mineure et ont mis en œuvre tout ce qu’il était possible de faire à leur niveau ». Ces derniers « examinent systématiquement les éléments qui leur sont transmis lorsqu’ils font apparaître un danger ou un risque de danger pour un jeune, qu’il soit déjà connu ou non de l’Aide sociale à l’enfance ».
Toujours selon le département, « des échanges permanents et réguliers ont lieu avec l’association Nos Ados Oubliés », mais « les différents acteurs doivent travailler de manière coordonnée avec les services qui assurent son suivi » et « c’est sur ce cadre d’intervention que portent les échanges avec l’association ». Manière policée de reconnaître une défiance entre les deux organismes ?
Selon le président du conseil départemental, Sébastien Vincini, qui a fait adopter le 1er avril 2026 un Plan départemental de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs, il y aurait au moins 200 enfants prostitués en Haute-Garonne. Le budget de l’Aide sociale à l’enfance est passé de 131 millions d’euros en 2015 à plus de 257 millions d’euros en 2025, « soit près du double en dix ans » précise le département. Des millions qui, pour le moment, n’ont pas permis d’éclairer l’horizon d’Anna.













