Jusqu’au 18 octobre, le Sicoval se mobilise pour les Semaines d’information sur la santé mentale. Pour l’occasion, la collectivité organisait un colloque durant lequel il était notamment question du rapport des jeunes avec l’intelligence artificielle et l’influence qu’elle peut avoir sur leur état psychique. Le docteur Ivan Gicquel, pédopsychiatre et chef du Pôle guidance infantile de l’Association Régionale pour la Sauvegarde de l’Enfant, de l’Adolescent et de l’Adulte (Arseaa), revient sur ces interrogations.
Ivan Gicquel, pouvez-vous nous préciser les usages qu’ont les jeunes de l’IA ?Les jeunes se trouvent à un moment de leur vie où ils se posent beaucoup de questions, et ils ont besoin de réponses, ou au moins d’espaces pour échanger sur leurs interrogations. Mais, se confier à quelqu’un n’est pas toujours facile. Et lorsque leur mal-être est important, faire une demande de soins ou aller prendre un rendez-vous chez un professionnel, c’est difficile. Beaucoup plus difficile que de rentrer trois questions sur une IA. C’est donc pour faciliter cette démarche qu’ils utilisent l’Intelligence artificielle. Mais, la capacité de discernement d’un jeune n’est pas toujours au rendez-vous. Il n’aura pas forcément conscience que la réponse qu’il obtient provient d’un robot, et pas d’un humain. Il peut alors prendre pour argent comptant ce que l’IA va lui dire.
« C’est surtout la manière dont les jeunes utilisent l’IA qui est dangereuse, par manque de jugement critique »
Et c’est justement là qu’est le danger ?Le risque d’erreur est potentiellement dangereux. Mais c’est surtout la manière dont ils utilisent l’IA qui l’est, par manque de jugement critique. Rappelons-nous de ce jeune qui lui a demandé comment réussir son suicide. Il a suivi les conseils et il est décédé. Depuis, les différents modèles d’IA essayent d’être prudents. Désormais, et je l’ai testé, quand on présente une problématique psychique à cette technologie, elle précise que sa réponse n’est qu’une hypothèse, et qu’il faut consulter un professionnel pour être pris en charge correctement. Parce que pour aider un enfant en souffrance, pour identifier ses troubles, les seuls symptômes cliniques ne suffisent pas, et ce sont les seuls qu’une IA est capable d’analyser. Sa réponse sera donc erronée ou incomplète.Par exemple, l’anxiété, l’irritabilité, la labilité émotionnelle (changements d’humeur rapides et intenses, NDLR)… sont des signes non-spécifiques, que l’on retrouve dans plusieurs troubles ou pathologies. Le diagnostic repose alors aussi sur la présentation de la personne, c’est-à-dire son apparence physique, ses mimiques, toute l’expression non-verbale, son environnement. Et cela ne peut pas être analysé par une IA. Le diagnostic humain sera toujours supérieur à celui d’une intelligence artificielle.
Des rapports dysfonctionnels avec l’IA
Beaucoup de jeunes prennent l’IA pour confident, voire pour psychologue ou psychiatre…Il ne faut jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une machine, dépourvue de sentiments, d’empathie… Et face à un jeune en souffrance, qui nécessite une prise en charge, la dimension relationnelle, sentimentale, affective, bref humaine, est aussi importante que la technique. De plus, l’IA sera tout le temps favorable, soutenante, elle vous dira que vous avez toujours raison, et elle ne jugera pas. Et, parfois, cela peut éviter d’aborder de vrais sujets. Car l’avantage d’une IA, c’est qu’elle se débranche. Les jeunes ont ainsi la sensation de maîtrise, ils gardent le contrôle de la sollicitation.
Peut-on parler de rapports dysfonctionnels entre certains jeunes et l’IA ?Parfois ! J’ai le souvenir d’un film qui retranscrit bien ce rapport : “Her“. Le personnage principal, qui est joué par Joaquin Phoenix, a une IA conversationnelle chez lui, avec qui il est en perpétuel lien. Il lui pose des questions et en fait une compagne de tous les jours. Il noue une sorte d’histoire d’amour avec cette IA qui est très, très valorisante. Ce personnage est dépressif au début du film, et son moral remonte grâce aux interactions avec l’intelligence artificielle. Mais, il comprend que l’IA, en fait, converse en même temps avec 6 000 autres personnes. Et là, c’est une déflagration. Il pensait être unique. Il rechute alors gravement.Cet exemple pour préciser que oui, certains jeunes, j’en ai reçu en consultation, ont développé des relations amoureuses avec une IA. Tout l’enjeu étant de savoir s’ils maintiennent quand même des relations amicales et/ou amoureuses avec des personnes réelles ou s’il s’agit d’une relation exclusive. Car, comme dans le film cité précédemment, si entretenir un fort lien avec une IA peut avoir un effet aidant au début, c’est forcément l’impasse à un moment donné.
Un effet de dépendance
Comment réagir face à ce type de situation ?Il faut d’abord savoir ce que cette relation apporte au jeune, ce qu’elle comble comme besoin. C’est le principe d’une béquille. Si vous l’enlevez à quelqu’un, il faut lui apporter une autre solution, sinon il tombe. Ensuite, il faut lui apprendre à s’en passer, ou du moins à diversifier ses liens affectifs.
« Une réelle dépendance peut s’instaurer »
Ce sont là des signes de dépendance ?Oui, clairement ! Une réelle dépendance peut s’instaurer, notamment à cause du fameux circuit de la récompense. Recevoir toujours des compliments, des choses positives, c’est assez addictif.
Une enquête de la CNIL révèle que 9 jeunes sur 10 utilisent l’intelligence artificielle, et que un sur deux lui confie ses problèmes personnels. Observez-vous ce phénomène ?Tout à fait ! Même, l’utilisation de l’IA fait partie des questionnaires de base lorsque je reçois des jeunes. Pour savoir quels en sont leurs usages. Et il faut parfois creuser, car ils ne le disent pas de suite, parfois par honte. Surtout si une certaine intimité s’est installée…
Accompagner plutôt que diaboliser
Nous parlons de troubles et de symptômes. Peuvent-ils être générés par une utilisation malsaine de l’IA ?Non, l’intelligence artificielle ne peut pas générer de pathologies. En revanche, elle peut les amplifier. Suivant le même principe que les substances actives et les drogues, l’IA amène une réponse rapide et relativement efficace à une souffrance, une angoisse, déjà présente. Mais à moyen terme, elle n’a plus d’effet et a créé une dépendance, qui peut dégrader l’état psychique.
Quels conseils donneriez-vous pour garantir un rapport sécurisé entre les jeunes et l’IA ?Diaboliser l’intelligence artificielle ne sert à rien ! Il faut en revanche accompagner les jeunes dans leur usage de cette technologie et faire beaucoup de prévention, notamment en milieu scolaire.













