Vingt-cinq ans après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, Pierre Nicolas se souvient des premières minutes qui ont suivi la catastrophe. Ancien journaliste à France 3, il revient sur les images tournées avec son caméraman Michel Mézières quelques minutes après l’explosion.
Le 21 septembre 2001, à 10h17, une explosion ravage l’usine AZF à Toulouse. Pierre Nicolas, alors journaliste à France 3, se rend sur place avec son collègue Michel Mézières dans les minutes qui suivent la catastrophe. Ils tournent des images qui deviendront parmi les premières à documenter l’ampleur du désastre : nuages rouges, bâtiments détruits, véhicules déformés et Toulousains sous le choc. Vingt-cinq ans plus tard, alors que l’ancien site industriel accueille désormais l’Oncopole, Pierre Nicolas revient sur cette journée et publie ce lundi 21 septembre 2026 Ammonitrates et chocolatines, un livre qui mêle témoignages et récit autour de cette catastrophe.
ICI Occitanie : Vous avez été le tout premier à documenter le désastre dans les minutes qui ont suivi l’explosion de l’usine AZF, il y a maintenant 25 ans, à Toulouse. Ça a bien changé, non, en l’espace de 25 ans, autour de nous ?
Pierre Nicolas : Oui, on est à l’Oncopole ce matin, là où il y avait une usine avant, ils produisaient du chlore ici. À l’endroit géographique où on se trouve, il y avait des tuyaux énormes, il y avait des arrivées de gaz, parce qu’il faut énormément d’énergie pour fabriquer des engrais. Et aujourd’hui, à la place ce magnifique Oncopole, tout vitré en arc de cercle ici, qui rend des services, qui sauve la vie de gens tous les ans depuis une dizaine d’années au moins.
Ces images que vous avez tournées, ce ciel rouge, ces camions déformés, tout ça, vous l’avez documenté. C’est le genre de moment qui marque pour la vie. Vous y repensez souvent, à cette déambulation complètement folle ?
C’est le hasard qui nous met en situation d’être utiles. On va tourner ce jour-là, on ne le sait pas, on va tourner des images folles. Nous, enfin moi dans ma tête, en tous les cas — Michel, il faudrait lui demander — moi, dans ma tête, je veux tourner ces images, je veux les ramener, je veux les passer le plus vite possible pour rassurer les gens. Je vois bien qu’autour de moi, tout le monde a peur, très peur.
Avoir peur d’une catastrophe, c’est une chose, mais ne pas savoir de quoi on a peur, comme c’était le cas ce jour-là, c’est encore pire.
On est complètement formaté. On pense tout de suite au 11 septembre — moi-même, en prenant l’antenne, j’ai du mal à ne pas dire le mot « attentat ».
Vous arrivez à prendre la mesure de ce qui est en train de se passer, même si on ne sait rien ? C’est vrai que les témoignages arrivent très vite de pleins de personnes qui pensent savoir, mais en fait, on ne sait rien. La détonation a été si forte qu’on l’a ressentie jusqu’à Castres. Certains pensaient que le Capitole avait explosé. C’était très difficile. Vous, comment vous vivez ça quand vous arrivez sur place ?
J’ai de la chance, presque, car avant d’être journaliste, j’ai été mécanicien, j’ai été infirmier en salle d’opération. Tous les jours, je nettoyais ma salle d’opération avec de l’ammoniaque pure diluée dans l’eau, et donc j’ai tout de suite reconnu l’odeur de l’ammoniaque lorsque le nuage toxique est passé au-dessus de France 3. Nos locaux ont été saccagés par l’explosion. A ce moment-là, on sort pour se mettre à l’abri et donc on se retrouve en dessous d’un nuage toxique qui aurait pu être très grave pour nous, qui, heureusement, n’a pas été si toxique que ça.
Je ne trouve pas encore les mots, après 25 ans, mais oui, c’était ça, l’idée : on est vivant, on est content.
Que représente pour vous cet Oncopole où l’on se trouve ce matin, pour cette émission spéciale ICI Occitanie ? Le soleil se lève sur ce bâtiment de santé qui est devenu l’un des principaux en Europe.
Je pense trancher avec les avis, mais quelque part, je trouve que cet Oncopole… Je n’ose pas dire le mot… mais heureusement qu’AZF a explosé.
« Heureusement », vous dites ?
Oui. C’est un propos fou, mais si AZF n’avait pas explosé, il serait peut-être encore là. L’usine fermée, à l’arrêt, si vous voulez, mais elle serait peut-être encore là. Cette usine qu’on surnommait « bout de ficelle » à l’époque. C’était il y a 25 ans. Alors, ne vous arrêtez pas à ce que je viens de vous dire, mais simplement, ça a tout accéléré dans l’histoire de la ville.
La ville est en passe de devenir la troisième ville de France, tout simplement parce qu’après, elle a décollé. Si AZF était restée en lieu et place, on n’aurait peut-être même pas cet Oncopole ici ce matin, et l’Institut de recherche Pierre Fabre à côté. Je le répète : ici, on sauve des vies tous les jours.
Alors, oui on a perdu 31 vies. Oui, c’est épouvantable, mais ici, aujourd’hui, tous les jours, on peut sauver des vies.
Aujourd’hui, vous n’êtes plus journaliste, vous êtes auteur et vous sortez un livre aujourd’hui même. Ça s’appelle Ammonitrates et chocolatines. Vous revenez sur cette catastrophe, un quart de siècle plus tard, mais vous imaginez également ce dont vous venez de parler : Toulouse sans AZF, et finalement ce serait un Toulouse moins attractif ?
Oui, absolument. Alors, c’est difficile d’être sincère, mais il y avait un côté relique du passé. Et le livre, c’est la bande-son des images brutes qu’on a faites il y a 25 ans. 25 ans après, j’ai écrit un livre avec l’intimité des témoignages, plus une partie uchronique, comme on dit de nos jours.
Quel rôle avez-vous envie de jouer à travers cet ouvrage, en sortant ce nouveau livre 25 ans après ? C’est pour vous-même ? C’est pour les Toulousains ? C’est un business ?
C’est pour réunir les gens. L’idée, c’est ça : réunir. C’est ce que j’ai fait dans le livre. J’ai réuni des sinistrés, des victimes, des salariés, et ce n’est pas souvent qu’on les réunit, ces trois-là. Et aujourd’hui, ils seront encore séparés dans les différentes cérémonies. Moi, je trouve qu’on devrait passer à autre chose. On l’a vécu tous ensemble, cet événement, et il faut qu’on s’en souvienne tous ensemble.
https://www.francebleu.fr/occitanie/haute-garonne-31/toulouse-31555












