Pour la première fois, Jérôme Kerviel a raconté à Toulouse son incroyable ascension, puis sa descente aux enfers, à la suite de la découverte de 4,9 milliards d’euros de pertes en Bourse en 2008. Invité par la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Toulouse, l’ex-trader a livré sa version et expliqué sa reconstruction.
Le physique du jeune premier de la salle des marchés de la Société Générale de 2008 a laissé place à un homme qui approche de la cinquantaine et qui a dû affronter une tempête médiatique et judiciaire. Jérôme Kerviel, ex-trader star qualifié d’as de la finance dans les années 2000, est venu raconter ce thriller économico-financier unique qui a tenu la France en haleine pendant des années. Le scandale dit « Kerviel », du nom de ce trader en Bourse à la Société Générale, avait éclaté alors que le golden boy avait pris des positions sur les marchés financiers d’un montant de cinquante milliards d’euros, soit un montant bien supérieur à la valeur de la banque française !

En jean, bottines et chemise noire, avec une petite barbe, il a retracé son ascension au sein de la banque qui n’aurait jamais dû prendre cette trajectoire. « J’étais un jeune universitaire avec un diplôme qui n’aurait jamais dû m’ouvrir la porte d’une salle des marchés, surtout celle de la Société Générale, à l’époque considérée comme la plus rentable du monde », se souvient-il. D’abord affecté au back-office, puis assistant trader et enfin nommé trader junior début 2005, Jérôme Kerviel a eu la main qui tremblait lors de son tout premier ordre de Bourse d’un montant de… 200 000 €. « À l’époque, avec ma compagne, nous étions en train d’acheter notre appartement : 200 000 €, c’était beaucoup d’argent », lâche-t-il.
Il engrange 12 millions de gains à lui seul en 2006
Puis, très rapidement, son intuition naturelle, alliée à sa capacité à monter des stratégies d’investissement, s’avère payante. Il spécule à la baisse sur l’action Allianz, qu’il estimait dans une spirale de mauvaises nouvelles. Premier succès : la Société Générale encaisse 500 000 € de bénéfices sur cette seule opération. La machine est lancée : pour l’année 2005, Jérôme Kerviel s’était vu fixer l’objectif de réaliser 3 M€ de gains. Ce sera finalement 5 M€. En 2006, il atteint même 12 M€ de gains à lui tout seul. Il devient la star de la salle des marchés de la Générale.
« J’ai raconté des bobards à la compta »
Puis, en 2007, il passe sur des produits plus spéculatifs : les subprimes, du nom de ces actifs financiers américains basés sur des prêts immobiliers hypothécaires de mauvaise qualité. Sa mémoire des dates est parfaite dans son récit : « Je spéculais sur les subprimes à la baisse entre mars et juillet 2007, mais le marché ne se retournait pas et je perdais beaucoup d’argent », a-t-il confié à l’assemblée toulousaine pendue à ses lèvres. Sa position atteint trente milliards d’euros, avec une perte latente de deux milliards !
Le jeune trader n’avait évidemment pas les autorisations pour engager autant de fonds sur les marchés. Bon connaisseur du back-office où il avait débuté, il a créé de fausses opérations miroirs, falsifié des e-mails et contourné les systèmes de sécurité informatique. « J’ai raconté des bobards à la compta pour cacher mes positions », reconnaît Jérôme Kerviel.
« Un clic de souris, c’était 250 M€ en une seconde »
Mais soudainement, à l’été 2007, le marché des subprimes craque et se retourne : le trader efface ses pertes d’un trait de plume. De 2 milliards d’euros dans le rouge, sa position encaisse 500 M€ de gains, « alors que mon objectif de l’année était de réaliser 12 M€ ! ». Grisé, l’opérateur de marché déploie sa stratégie en 2008. « J’investissais 250 M€ avec un seul clic de souris, en une seconde. Il ne me fallait que quatre secondes pour investir un milliard ! » raconte, lui-même éberlué, Jérôme Kerviel.
Le 18 janvier de cette année, ses positions pèsent 50 milliards d’euros sur les différents indices boursiers européens… alors que la valeur de la Société Générale en Bourse valait 47 milliards d’euros à ce moment-là !
L’e-mail pour se justifier est un faux grossier
Et c’est un énième contrôle qu’avait l’habitude de déjouer Jérôme Kerviel qui va tout faire basculer. Les systèmes de contrôle automatisé des risques de la banque repèrent une anomalie majeure : une transaction d’un montant anormalement élevé de 1,5 milliard d’euros engagée avec une grande banque allemande, la Baader Bank. Pour justifier sa position auprès des contrôleurs, Jérôme Kerviel utilise sa méthode habituelle : il prétend qu’il s’agit d’une erreur informatique et fournit de faux e-mails falsifiés pour faire croire que l’opération est couverte par une contrepartie légitime.
Intrigué, le service de contrôle interne décide de pousser les vérifications et appelle directement la banque allemande pour s’assurer de la transaction. La réponse tombe : la banque allemande n’a aucune trace de cette opération. L’e-mail produit par Kerviel est un faux grossier.

Durant le week-end des 19 et 20 janvier 2008, la Société Générale constitue alors une task force pour inventorier toutes les opérations cachées de Jérôme Kerviel. La banque a pris la décision, en concertation avec le gouverneur de la Banque de France, de liquider en urgence les positions secrètes de Jérôme Kerviel le lundi 21 janvier 2008 au matin. Car si le marché se retourne, la banque fait faillite. Au final, ce débouclage désorganisé (car il fallait aller vite) génère une perte de 4,9 milliards d’euros. Le scandale éclate le 24 janvier sur toutes les chaînes de TV.
L’ennemi public n° 1
« Je suis alors devenu l’ennemi public n° 1. Les médias racontaient que j’étais en fuite, alors que pas du tout », témoigne le trader. C’est alors le début d’un combat judiciaire de titan. La banque dépose plainte pour faux en écriture de banque, usage de faux et atteinte au système de traitement automatisé des données. Deux ans plus tard, Jérôme Kerviel est condamné par le tribunal de grande instance de Paris à cinq ans de prison (dont deux avec sursis) et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts !
74 alertes restées sans suite
Durant les audiences, les avocats du trader feront valoir les 74 alertes informatiques automatisées déclenchées par les opérations de Jérôme Kerviel tout au long de l’année 2007 et qui n’ont pas interpellé le management de la banque. Le procès en appel, en 2014, confirmera la sentence, mais la Cour de cassation annule les dommages et intérêts, qui seront ramenés à 1 M€ en 2016. La banque est, elle, condamnée à 450 000 € de dommages et intérêts au profit de Jérôme Kerviel pour licenciement « sans cause réelle et sérieuse ».
« Je vis avec les huissiers »
« Aujourd’hui, je vis avec les huissiers qui viennent me voir dès que je gagne un peu d’argent », raconte Jérôme Kerviel. Papa d’une fille, l’ancien trader, qui a purgé 150 jours de prison, collabore désormais sur des projets de bande dessinée, monte un projet avec le réalisateur Olivier Marchal et donne des conférences sur son parcours et les leçons à en tirer. Il consacre encore deux à trois jours par semaine à l’affaire avec ses avocats dans l’espoir d’une révision. Dans sa phase de reconstruction, Jérôme Kerviel a rencontré le pape François à Rome et continue de se reconstruire.
Entendre un témoignage différent
« Nous avons voulu écouter ce témoignage pour sortir des sentiers battus et avoir un discours différent de ce que nous pouvons entendre d’ordinaire dans notre profession. Nous ne jugeons pas le fond de l’affaire, mais nous écoutons un discours de rédemption et de reconstruction de quelqu’un qui a fait des erreurs, qui les reconnaît et qui a chuté. Car la chute, cela peut arriver à tout le monde », explique Philippe Gandon, le président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes.











